22
avril 2006
Dans le cadre du changement amorcé depuis
le 14 mars
Appel au dialogue pour le
renouvellement
du
contrat social entre les Libanais
et
l’établissement d’un Etat civil
L’objectif de ce document de travail, élaboré
au sein du « Congrès permanent pour le dialogue libanais », est de poursuivre l’œuvre
de changement amorcée depuis le 14 mars 2005.
Le dialogue qui s’est engagé depuis le
2 mars 2006 au parlement a pour objectif de mettre un terme à la situation de
transition qui a suivi le retrait des troupes syriennes du Liban et de rétablir
la souveraineté de l’Etat sur le territoire national, notamment sur les camps
palestiniens où l’autorité de l’Etat ne s’exerce plus depuis 1969 et au Sud où l’armée
libanaise ne peut pas se déployer, et sur ses institutions, notamment la présidence
de la République qui demeure sous contrôle syrien. Ce dialogue est
important pour tourner la page de la
guerre et celle de l’hégémonie syrienne sur le Liban.
Un dialogue d’une autre nature est également nécessaire, car la souveraineté de l’Etat se
heurte à un obstacle de type structurel représenté par l’hypothèque
communautaire qui pèse sur notre avenir national et entrave la mise sur pied d’un
régime démocratique qui puisse garantir à la fois l’égalité des droits
individuels et le respect de la différence communautaire. Ce dialogue qui
doit porter sur la question du
renouvellement du contrat social qui est à la base de notre vie en société et de l’Etat appelé à
l’incarner, vise à donner à la revendication citoyenne qui s’est exprimée le 14
mars les fondements qui lui sont nécessaires.
Le « Congrès permanent pour le
dialogue libanais », qui a pris l’initiative de lancer cet appel au dialogue
travaille depuis 1993 à définir, à partir de l’expérience de la guerre, les
notions qui doivent servir de base à la vie en commun dans une société pluraliste
dans le cadre d’un Etat démocratique et souverain. C’est sur la base de ces
notions que des membres du Congrès ont contribué à différentes initiatives tant
au niveau du dialogue (le Comité national du dialogue islamo-chrétien
-1993, les réunions du dialogue druzo-chrétien- 1994-1997,
le Manifeste sur les fondements du Pacte national- 1999, la Rencontre libanaise
pour le dialogue – 2001, l’Appel de Beyrouth- 2004), qu’au niveau politique (la
Rencontre de Kornet Chahwane
– 2001, le Forum démocratique – 2001, le Comité national pour la défense de la
République et de la Constitution, 2004, la « Intifada » de l’Indépendance- 2005),
-I-
Le 14 mars 2005 est une date
fondatrice dans l’histoire de notre pays.
Ceux qui y ont participé l’ont fait
pour de multiples raisons, pas nécessairement les mêmes. Certains y ont
participé mus par des sentiments communautaires, d’autres pour des considérations
partisanes, d’autres aussi par conviction personnelle, d’autres enfin par réaction
au comportement des forces politiques qui réclamaient le maintien de la présence
syrienne au Liban.
Le 14 mars a regroupé toute cette
diversité, et c’est cette diversité justement qui l’a libéré de toutes les
tentatives d’accaparement. Personne, en effet, n’a pu revendiquer la paternité du
mouvement, car celui-ci n’est, de par son ampleur même, réductible à aucune de
ses composantes, politiques, communautaires ou civiles. Il a, dés le début,
acquis une forme d’autonomie par rapport à elles, une identité propre, pour
devenir progressivement le point de référence qui sert de mesure aux actions et
aux prises de position de chacune d’elles.
Le mouvement du 14 mars n’est pas un
front politique formé des partis et des personnalités de l’opposition. Il doit
son émergence à tous ceux qui ont, chacun de son coté et chacun à sa manière,
contribué à clore le chapitre de l’intervention israélienne au Liban. Il la
doit également à tous ceux qui ont patiemment œuvré, souvent dans des
conditions difficiles, à mettre un terme aux conflits hérités de la guerre, à lever
les obstacles érigés par les Syriens et à
nouer des liens de solidarité entre des forces politiques jusque là opposées. Il
la doit aussi à tous ces jeunes qui, durant les années noires de la répression,
ont eu le courage d’affirmer le droit des Libanais à l’existence dans un pays
libre et souverain.
Mais il la doit surtout à la mort de
Rafic Hariri, point de départ d’une incroyable réconciliation de chaque
libanais avec lui-même et avec les autres. L’essence de ce phénomène dont personne
ne pouvait soupçonner l’ampleur ne relève pas du domaine politique, mais moral
car il est pourvoyeur de lien dans une société où la guerre « chaude » de 1975
à 1990, puis la guerre « froide » qui lui avait succédé ont brisé tous les
liens de solidarité, réduisant la société à n’être plus qu’un agglomérat d’individus
isolés incapables de s’unir et d’agir.
-II-
Le 14 mars 2005 a été le moment où les
Libanais ont pu surmonter leur passé de guerres, de souffrances, d’humiliations,
de désespoir pour reprendre en main leur destin national. La force de ce
mouvement et son extraordinaire pouvoir d’attraction tant sur ceux qui y ont
directement participé que sur ceux qui, ici et ailleurs, l’ont suivi, résident
dans le fait qu’il a révélé, d’une manière soudaine et inattendue, la volonté et
le désir des Libanais de « revivre ensemble », dans le cadre d’un périmètre
national clairement délimité, à l’intérieur duquel ils sont seuls maîtres de
leurs décisions.
La force de ce mouvement est due également
au fait que la majorité de ceux qui y ont participé l’ont fait sur base d’une décision
individuelle. Ils ne sont pas venus entériner un choix que d’autres avaient
pris, mais ont considéré être partie prenante, chacun à sa manière, dans la
bataille en cours. Les partis politiques étaient certes présents, mais leur
participation à cette manifestation qui a regroupé le tiers de la population
libanaise était minoritaire. Si, en 1943, la lutte pour l’indépendance avait été
le fait d’une élite, les « pères de l’indépendance », celle menée aujourd’hui
est le fait de chaque libanais. Toute la différence est là.
Le 14 mars a vu donc, pour la première
fois dans l’histoire du Liban, l’émergence d’une opinion publique. Et ce fait
est extrêmement important pour l’avenir du pays, car il introduit une dimension
tout à fait nouvelle dans la vie politique jusque là limitée au jeu des
alliances, des rivalités et des conflits entre chefs communautaires, notables régionaux
et dirigeants de partis.
Le séisme du 14 mars a pris tout le monde
de court, car il a ébranlé toutes les certitudes politiques établies et balayé d’un
coup les frontières communautaires soigneusement délimitées depuis des décennies,
provoquant ici et là des hésitations, des crispations, des peurs, et des
tentatives de retour en arrière. Les querelles politiciennes, les intérêts
partisans, le désir d’hégémonie des uns et des autres sont alors remontés à la
surface et ont ouvert la voie à tous les « perdants » du 14 mars pour remettre
en question les acquis réalisés. Le prix payé a été lourd. Samir Kassir, Georges Haoui et Gebrane Tuéni sont morts victimes
de ce « détournement » du 14 mars qui a soulevé à nouveau la question que s’est
longtemps posée la communauté internationale, à savoir si les Libanais ont tiré
les leçons de leur guerre et sont capables de gérer leur avenir commun.
Il faudra attendre la manifestation du
14 février 2006 pour redonner vie au mouvement.
-III-
Le 14 mars a incarné la volonté et le
désir des Libanais de « revivre ensemble » dans le cadre d’un Etat souverain
capable d’assurer le développement et l’épanouissement de leur société. Cet
Etat doit fonder sa légitimité sur le contrat social qui lie les Libanais.
Or la nature de ce contrat n’a pas été,
jusque là, clairement définie.
Longtemps les Libanais ont cru que ce
contrat était le produit d’un accord conclu entre leurs différentes communautés
qui aurait accessoirement engendré un « vivre ensemble » dont personne, à l’époque,
n’avait pris réellement conscience. L’Etat, issu de ce contrat social
communautaire, ne pouvait être que de nature communautaire et être donc basé sur
une répartition des pouvoirs entre les communautés.
Cette conception de l’Etat a eu pour
conséquence d’en faire un champ ouvert aux luttes communautaires. Celles-ci se
déroulaient à deux niveaux :
au sein de chaque communauté pour
trancher la question de savoir qui devait la représenter au niveau national.
entre les communautés pour déterminer la part de chacune dans
le partage de l’Etat.
Ces conflits ont eu pour effet d’entraver
le développement de la société, de maintenir le pays dans un climat permanent
de « guerre froide » et d’affaiblir la capacité des Libanais à faire face aux
bouleversements en cours dans la région, préparant ainsi le terrain à la guerre
« chaude » de 1975.
Les solutions avancées à chaque grande
crise pour régler le problème de l’Etat communautaire n’ont pas donné les résultats
escomptés, les compromis communautaires étant de par leur nature précaires, car
ils se fondent sur des rapports de force internes et régionaux en changement
permanent.
-IV-
Cette vision d’un contrat social fondé
sur un accord entre les communautés est une idée erronée. Cet accord n’a jamais
existé. C’est un mythe historique qui a la vie dure et
dont les conséquences se sont avérées catastrophiques.
Le Pacte de 1943 auquel il est souvent
fait référence pour justifier l’existence d’un accord entre les communautés n’a
pas jeté les bases d’un contrat social entre les Libanais, mais a réaffirmé la
nécessité de « rester ensemble » à un moment où l’accession du Liban à l’indépendance
menaçait ce « vivre ensemble » à cause des réticences et des oppositions qui s’étaient
manifestées à cette occasion, certains voulant maintenir le mandat français
alors que d’autres réclamaient l’union avec la Syrie.
Le contrat social entre les Libanais
est fondé sur un « vivre ensemble » qui n’est pas le produit d’un accord conclu
entre leurs différentes communautés, mais la conséquence de l’impossibilité de
ces communautés à se maintenir dans leur « être communautaire » propre à chacune
d’elles dans le cadre libanais créé en 1920. Et c’est cette impossibilité même
qui a fondé le « vivre ensemble » dont les Libanais n’ont commencé à prendre
conscience qu’après avoir tenté, durant leur longue guerre, l’expérience
dramatique du « non-vivre ensemble ».
Le Liban ne s’identifie donc à aucune
de ses composantes communautaires. Chacune d’entre elles a ses attributs
propres, mais lui n’est réductible à aucun de ces attributs, et il n’en
constitue pas non plus la somme arithmétique. Il est le mode d’existence de
communautés religieuses qui ont perdu, avec la création du Liban, leur mode d’existence
propre. Et c’est ce mode d’existence fondé sur l’impossibilité des communautés à
se maintenir dans leur être propre qu’exprime le « vivre ensemble ». Celui-ci
est donc au fondement même du Liban. Il est son mode d’être, l’essence même de
sa présence au monde, ce par quoi se justifie son existence singulière dans une
région où le nationalisme est au fondement des Etats.
Ce « vivre ensemble » a jeté les bases
d’un « style de vie » qui n’est le fait propre d’aucune des communautés, mais
le résultat de la nature complexe de l’identité libanaise. C’est lui qui a
permis au Liban avant la guerre d’apporter une contribution originale à la
civilisation universelle dans sa recherche d'un meilleur environnement humain,
car il a donné à la notion de compromis, qui sert de base à toute société humaine,
une dimension rarement atteinte jusque là et a ainsi développé une qualité de
vie qu'il n'était pas facile de retrouver ailleurs. Ce "style de vie"
dont les Libanais n'avaient malheureusement pas perçu l'importance avant la
guerre exigeait un niveau élevé de tolérance qui excluait les processus d'intégration
forcée à l'honneur dans le reste de la région.
De par sa nature, le « vivre ensemble »
privilégie le rapport à l’autre. Or ce rapport est un élément essentiel dans la
formation de la personnalité humaine, car l’individu ne se forme qu’à travers
son rapport à l’autre. Et la richesse de ce rapport est fonction de deux
facteurs complémentaires : la liberté qui autorise le rapport, et la diversité qui
l’enrichit.
Le Liban a ainsi donné la preuve, à travers
le « vivre ensemble », que l’autonomie de l’individu qui est au fondement de la
modernité ne se fait pas nécessairement au détriment du lien à l’autre. Elle ne
nécessite plus de rupture, mais une recherche d’harmonie entre l’individu et le
groupe, entre l’affirmation de l’autonomie individuelle et le maintien du lien
social.
-V-
La notion d’un contrat social fondé sur
le « vivre ensemble » des Libanais a été explicitée pour la première fois d’une
manière claire par l’accord de Taëf (1989).
Cet accord est le produit de deux
impossibilités :
l’impossibilité pour les Libanais de
se maintenir dans l’état de « non-vivre ensemble » créé
par la guerre.
l’impossibilité pour les communautés
de sortir du « non-vivre ensemble » de la guerre en
revenant à leur « mode d’être communautaire » propre à chacune d’elles, ce mode
d’être n’ayant jamais existé dans l’histoire sous la forme que lui supposent
les partisans du « retour en arrière », car il ne s’est jamais incarné dans un
Etat.
L’accord de Taëf
se fonde sur ces deux impossibilités pour redonner vie au « vivre ensemble » et
en faire « un « vouloir vivre ensemble » :
1- Il commence, en effet, par lier la
légitimité de l'Etat à sa capacité à préserver «le vivre ensemble » des
Libanais qui est au fondement de leur contrat social. Cette conception de la légitimité est tout à fait nouvelle, celle-ci n'étant plus
liée à une volonté nationale qui s'est exprimée à un moment déterminé par un
accord conclu entre les communautés, mais à une situation en développement
permanent. Elle n'est plus fondée sur un acte historique, mais sur un acte présent
et se trouve, de ce fait, constamment questionnée en fonction d'un objectif précis
qui est la sauvegarde de la convivialité entre les Libanais, du « vivre
ensemble », pour reprendre les termes de l'accord. Et cet objectif n'est jamais
réalisé une fois pour toutes, mais est en réalisation permanente.
2- Il met un terme à la logique
communautaire fondée sur la notion de contrat entre les communautés en décidant
d’arrêter le « décompte démographique » des communautés, jusque là utilisé dans
les luttes communautaires, et d’instaurer la parité au niveau de la représentation
des communautés au sein du pouvoir. Il ne s’agit pas de « partager » le pouvoir
entre les communautés, mais d’assurer, dans un premier temps, leur représentation
symbolique au sein du pouvoir pour calmer les appréhensions et les peurs
emmagasinées dans les différentes mémoires communautaires, puis de permettre,
dans un second temps, de lever l’hypothèque communautaire qui entrave le
fonctionnement de l’Etat et menace le « vivre ensemble » en créant une structure
autonome, un sénat, au sein duquel les communautés seraient représentées en
tant que telles. Dans cette perspective, le poids démographique des communautés
ou les « alliances » qu’elles peuvent nouer avec l’extérieur pour compenser
leur « déficit » démographique, deviennent sans objet,
car ils ne peuvent plus servir à revendiquer des changements dans les parts
respectives de chaque communauté au sein de l’Etat. Les luttes qu’elles se
livrent n’ont plus de raison d’être. Le mode de réalisation des communautés ne
se fait plus à travers des projets propres à chacune d’elles, mais à travers le
« vivre ensemble » qu’elles contribuent à enrichir et qui, à son tour, leur
donne une dimension beaucoup plus large que celle qu’auraient pu leur procurer
leurs projets propres.
3- En arrêtant le décompte démographique,
l’accord de Taëf met un terme au statut minoritaire
inhérent à toutes les communautés et permet leur interaction, car elles
deviennent, toutes, partie intégrante d’une majorité plurielle constituée d’identités
complexes, et cette majorité n’est réductible à aucune de ses composantes. Les
Libanais ne forment plus, dans cette perspective, un agglomérat de membres de
communautés, mais une entité. Et cette entité ne se constitue pas sur la base d’un
rejet de la diversité et d’une intégration forcée, comme cela a été le cas
ailleurs, mais, au contraire, sur la base de la diversité elle-même qui est
reconnue, acceptée et préservée.
4- En cassant la logique minoritaire,
l’accord de Taëf libère les Libanais de cette « peur
de l’autre » qui est au fondement même de toutes les politiques communautaires.
L’autre n’est plus, dans cette perspective, un rival qu’il faut constamment
affronter parce qu’il représente une menace existentielle permanente, mais,
bien au contraire, un complément nécessaire à l’existence même de chacun. La
hantise démographique des Chrétiens et des Druzes, le sentiment de persécution
des Chiites, la frustration des Sunnites, majoritaires partout ailleurs dans le
monde arabe, et minoritaires au Liban, ne constituent plus, dans cette
perspective, les moteurs de l’histoire libanaise, chaque communauté justifiant
ses tentatives de mainmise sur l’Etat par le fait de s’assurer des « garanties »
propres à elle.
5- C’est en adhérant à ce contrat
social fondé sur le « vivre ensemble » que les Libanais passent du statut de
membre de communauté à celui de citoyen. Leurs appartenances propres,
communautaires, régionales, culturelles ou autres, leur ouverture sur des
mondes différents, arabe, musulman ou occidental, leurs références historiques
propres, ne sont pas appelées à disparaître, mais, au contraire, elles doivent
servir à enrichir d’une manière permanente leur « vivre ensemble ». Elles sont la contribution particulière de
chacun d’eux à l’œuvre de tous.
6- En fondant le contrat social sur le
« vivre ensemble », l’accord de Taëf réhabilite la
loi qui devient l’expression d’une volonté générale et rend ainsi possible la
mise sur pied d’un Etat de droit. Le principal obstacle à l’établissement d’un
tel Etat résidait justement dans la confusion qui existait sur la nature du
contrat social :
Fondée sur un contrat social issu d’un accord entre les
communautés, la loi ne pouvait être perçue que comme le résultat d’un
compromis, la loi « réelle » étant celle propre à chaque communauté, et la loi «
commune » celle que les nécessités d’une vie commune imposaient. L’obéissance à
cette loi « commune » était considérée comme une concession qu’il était
possible à tout moment de remettre en question, car la légitimité sur laquelle
elle était fondée, à savoir le compromis entre les communautés, avait une
teneur faible et était de nature précaire. C’est cette conception de la loi qui
a légitimé le clientélisme communautaire en vigueur au Liban – les « droits
communautaires » primant ceux des citoyens -, bloquant ainsi le fonctionnement
des institutions et ouvrant la voie à toutes les formes de corruption. Les
notions de « développement équilibré », de « lutte contre la corruption », de «
justice sociale », de « réformes des institutions », se sont retrouvées vidées
de leur contenu initial et ne servent plus qu’à justifier les politiques
communautaires de partage de l’Etat.
L’accord de Taëf met un terme à cette
dualité : il n’y a qu’une loi et elle est l’expression d’une volonté générale
La démocratie consensuelle à laquelle fait référence l’accord ne consiste pas,
comme le pensent les « représentants » des communautés, à rechercher des
compromis entre la loi « réelle », celle propre à chacune de leurs communautés,
et la loi « commune », mais à préserver et renforcer le contrat social qui est
au fondement du « vivre ensemble » des Libanais. Et ce « vivre ensemble » n’est
réductible à aucune des communautés.
-VI-
Il est temps, sur la base de l’accord
de Taëf, de mettre fin au malentendu historique qui a
présidé à la construction de l’Etat. Celui-ci n’a pas été fondé sur le contrat
social qu’incarne le « vivre ensemble » des Libanais, mais sur un contrat
fictif entre les différentes communautés. Au lieu d’avoir « l’Etat du vivre
ensemble » Les Libanais ont eu « l’Etat des communautés » qui s’est révélé incapable
de gérer le pays.
L’Etat fondé sur le « vivre ensemble »
doit nécessairement être un Etat civil, c’est-à-dire :
un Etat non communautaire qui n’accorde de droits qu’aux
citoyens sur la base de l’égalité et de la justice sans lesquelles la diversité
devient source de conflit engendrant la violence qui, à son tour, finit par éliminer
la diversité.
un Etat non laïc – la laïcité étant entendue ici dans son
sens ancien - qui n’est pas en guerre
avec ses communautés et dont les décisions qu'il est appelé à prendre ne
doivent pas menacer l'existence des communautés, ou porter préjudice à leur
volonté de vivre ensemble.
Seul
un système démocratique garantissant à la fois l’égalité des droits
individuels et le respect de la différence identitaire peut permettre de lever
l’hypothèque communautaire qui pèse sur notre avenir national et d’établir un
Etat doté d’une souveraineté réelle, capable de préserver l’indépendance du
pays en mettant un terme aux interventions étrangères que suscitent en
permanence les luttes communautaires. Un Etat souverain, c’est-à-dire un Etat
agissant selon sa propre volonté qui ne se manifeste qu’à l’intérieur des règles
du droit, libère les communautés de « responsabilités » qu’elles n’ont jamais été
en mesure d’assumer en leur ôtant le statut d’ »Etats en puissance » appelés à coexister
dans le cadre d’une « fédération » libanaise. Il réhabilite leur dimension
culturelle et leur donne un rôle capital, celui d’assurer l’ouverture de la
société sur des mondes différents.
Dans cette perspective, le rôle de la
communauté chiite n’est plus de se mobiliser pour essayer de maintenir le statu
quo et empêcher le changement, mais plutôt de rechercher les moyens d’éviter
une « guerre civile » à l’échelle du monde arabe, et de participer à la
recherche de nouveaux horizons pour un monde arabe et musulman engagé dans le
changement. De même, le rôle de la communauté chrétienne n’est plus de se
recroqueviller sur elle-même dans l’attente, encore une fois, d’un « sauveur » providentiel
capable de la protéger de l’Islam, mais d’assurer, avec les autres communautés
chrétiennes d’Orient, une présence active dans cette région du monde, et d’apporter
au monde arabe, majoritairement musulman, la diversité nécessaire à son développement,
faisant ainsi la preuve, dans un monde en pleine mutation, que « le conflit des
civilisations » n’est pas un fait inéluctable. Quant à la communauté sunnite, son rôle n’est
pas de se « communautariser » pour faire face aux autres communautés, mais, au
contraire,de permettre une meilleure ouverture sur le
monde arabe et musulman, majoritairement sunnite, et d’œuvrer à lutter contre
les courants extrémistes qui tentent, au nom de la religion, d’entraver son évolution.
Seul un Etat souverain peut mettre en
valeur les potentialités inhérentes au « vivre ensemble » des Libanais qui n’ont
pas été jusque là réellement exploitées. Parmi ces potentialités liées au style
de vie institué par le « vivre ensemble » : le niveau d’enseignement et de formation universitaire
et académique, le plurilinguisme qui
facilite le rapport au monde, l’expérience acquise au niveau de la presse, de l’édition,
de la production littéraire et musicale, de la publicité et du marketing, l’extraordinaire
réseau que représente l’émigration libanaise dans le monde, bref tous les ingrédients
qui rendent possible le développement d’une
économie du savoir qui pourrait servir de levier au développement économique du
pays.
Ces potentialités, si elles sont
utilisées, devraient permettre aux Libanais d’entrer de plein pied dans la mondialisation et de jouer un rôle
important dans le développement du monde arabe, « tout comme la créativité libanaise
littéraire, linguistique, intellectuelle et journalistique avait été à l’avant-garde
de la renaissance arabe au XIXe siècle et au début du XXe ».
-VII-
Pour établir entre le Liban et la
Syrie des relations fécondes et durables, il est nécessaire là aussi de détruire
un autre mythe historique, le mythe d’une grande Syrie que le colonialisme, à travers
les accords Sykes-Picot de 1916, aurait démantelé, permettant ainsi la création
du Liban. La Syrie doit impérativement en finir avec ce mythe que traduit très
bien le slogan « un seul peuple dans deux Etats » et qui fonde toute sa vision
du monde.
C’est à ce prix que la Syrie peut réintégrer
l’histoire et se réconcilier avec elle-même et le monde. C’est à ce prix également
que peut être formulé un compromis historique qui aiderait à tourner la page du
passé et à normaliser en profondeur les relations entre les deux pays, ce qui
leur permettrait de formuler un projet régional qui ferait d’eux, avec la
contribution des autres Etats de la région, et notamment de l’Autorité palestinienne,
un pôle de renouvellement pour l’ensemble du monde arabe. Leur raison d’être
dans ce monde en recomposition est à ce prix.
Quel rôle pour le Liban et la Syrie
dans cette perspective ?
Celui de vecteur d'une voie arabe vers la modernité en réhabilitant
la notion d’arabité, profondément dénaturée par l’exploitation qui en a été faite
par les régimes militaires pour qu’elle ne soit plus réduite à n’être qu’un
simple instrument de pouvoir, une idéologie au nom de laquelle justifier toutes
les répressions, et redevienne un fait de civilisation et de culture, c’est-à-dire
l’expression d’une sensibilité commune qui façonne les habitants de cette région
et unifie leur perception du monde. Cette tâche est nécessaire et urgente pour
briser le cycle stérile des régressions
et des fuites en avant dans lequel le monde arabe est aujourd'hui engagé et assurer, à travers un retour aux pratiques démocratiques,
son développement harmonieux.
Celui de partenaire de l’Europe pour refaire de la Méditerranée
une zone de convivialité et de rapprochement entre les peuples qui bordent ses
rives et les cultures auxquelles ils se rattachent et dont le prolongement s’étend
bien au delà de la Méditerranée.
Celui de promoteur d’un dialogue islamo-chrétien
auquel les invite la diversité communautaire de leurs deux sociétés. Ce
dialogue est essentiel aujourd'hui, car l'affrontement entre le Nord et le Sud
ne s'exprime plus en termes politiques et économiques, capitalisme contre
communisme, mais, de plus en plus, en termes religieux, Chrétienté contre Islam.
Celui enfin de centre de réflexion sur le message de l’Islam
dans le monde actuel et sur la contribution qu’il pourrait apporter au « dialogue
des cultures ».
Bref, le rôle que le Liban et la Syrie
devraient aujourd’hui jouer est celui-là même qu’ils avaient entamé avec la Nahda dés la seconde moitié du 19ème siècle, un rôle qui
leur avait permis d’influer considérablement sur le cours des évènements durant
le siècle passé.
-VIII-
Cette réflexion sur un nouveau contrat
social en vue de la création d’un Etat civil aurait du se faire après l’arrêt
de la guerre en 1990. Elle a été bloquée par deux facteurs importants :
la mainmise syrienne sur le pays qui
a entraîné le « détournement » de l’accord de Taef et
modifié la nature du contrat social qu’il a défini pour en faire, une nouvelle
fois, un « compromis » communautaire dont la mise en application et le
fonctionnement nécessitent la présence d’un « tuteur » chargé d’arbitrer les
conflits permanents entre les « représentants » des différentes communautés.
l’absence d’un « bloc historique » capable
de prendre à sa charge la mise en application de cet accord.
Le premier obstacle a été levé avec le
départ des troupes syriennes. Le second obstacle, lui, n’a été que
partiellement levé. Le mouvement du 14
mars ne peut, en effet, constituer le « bloc historique » qui avait fait défaut
en 1990 qu’à la condition qu’il ne soit pas, une nouvelle fois, récupéré et
investi dans les querelles politiciennes, et qu’il poursuive les objectifs qu’il
s’était fixés, à savoir refonder le pays sur des bases stables et durables.
Ce travail de refondation est une œuvre
commune qui nécessite une réflexion et des échanges permanents à différents
niveaux :
au niveau de la formulation de nouveaux concepts liés à la
nature même de notre contrat social et du rôle du Liban dans son environnement
arabe. L’apport des intellectuels et des chercheurs est essentiel dans ce
domaine.
au niveau des réformes à entreprendre
au niveau de l’Etat et de la société dans tous les domaines. Le rôle des
associations professionnelles, des syndicats, des universités, des centres de
recherche, des différents mouvements de la société civile est capital pour parvenir
à des formulations concrètes et contrôler leur mise en application.
au niveau des initiatives politiques à prendre pour l’établissement
d’un Etat de droit. La participation des forces politiques et des élus de la
nation est indispensable pour imposer les changements nécessaires.
Ce travail nécessite une dynamique de
coordination et d’interaction entre ces trois niveaux qui se complètent. Or
cette dynamique n’a jamais existé dans le passé. Le fossé qui séparait la société
politique de la société civile avait même tendance à s’élargir. Le seul moment
où cette situation s’est inversée a été le 14 mars quand les barrières sont
tombées et que les initiatives qui ont assuré le succès du mouvement ont
commencé à affluer de partout.
Les signataires de ce document s’adressent
à tous ceux qui sont intéressés à lancer cette dynamique et les convient à un
dialogue en vue de discuter le contenu de ce document et de définir les moyens
d’y parvenir.
Pour tout contact :
Les signataires de ce document :
Issam Akil (société civile), Hussein Baalbaki
(syndicaliste), Hassan Bzaih (ingénieur), Mohamed
Hussein Chamseddine (chercheur), Ismaïl Charafeddine (médecin), Aline Choucair
Prince (avocate), Chawki Dagher
(avocat), Nazih Darwiche (journaliste), Fouad Derbas (enseignant),
Béchara Eid (médecin), Hani Fahs (uléma), Samir Frangié (député), Victor Gebara (médecin),
Jad Ghostine (architecte),
Antoine Hachem (société civile), Khaled Hachem (ingénieur), Mayad Haidar (avocat),
Michel Hajji Georgiu (journaliste),
Jean Badih Harb (avocat),
Leila Husseini (société civile), Abdo Karam (enseignant), Bassam Khoury (directeur de banque), Michel Youssef Khoury (avocat), Raymond Maalouf (ingénieur),
Saoud Mawla (professeur d’université),
Hassan Mohsen (industriel), Marie-Christine Moujabber Mourani (directrice d’école),
Assaad Raï (enseignant), Mosbah
Samad (professeur d’université), Bahjat
Salamé (ingénieur), Nabil Salhab
(avocat), Okab Sakr (journaliste),
Assaad Saliba (société civile), Adel
Sassine (officier à la retraite), Obad
Sokhn (directeur d’hôpital), Farès
Souaid (médecin), Kamal Tarchihi
(médecin), Toufic Youssef (enseignant)