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28 mai 2006
Chasse aux libres penseurs à Téhéran
En terminant sa maîtrise d'ingénierie,
Mehdi Aminizadeh avait des rêves plein la tête : se
lancer dans l'étude des sciences politiques, dévorer des pages entières de
livres d'histoire contemporaine et poursuivre, à petits pas, son combat pour la
liberté d'expression, amorcé au sein du Bureau de consolidation de l'unité, la
principale association estudiantine iranienne. Depuis son exclusion de
l'université Mofid, il y a quelques mois, la vie de
ce dirigeant étudiant de 28 ans se borne à une réalité plus matérialiste : travailler
d'arrache-pied, toute la semaine, dans une usine de Karaj,
pour payer le loyer de son modeste appartement de la banlieue téhéranaise. Dans ce nouvel univers, ses utopies démocratiques
n'ont, malheureusement, plus leur place. «C'est comme si le nouveau
gouvernement d'Ahmadinejad avait placé une guillotine
au milieu d'une pièce, soupire-t-il, dans l'intimité de son petit salon. Si
vous vous opposez au régime et que votre tête dépasse un peu trop, on vous la
coupe, pour étouffer vos idées.»
Officiellement, c'est pour «incompétence
à poursuivre ses études» que Mehdi Aminizadeh, un
grand brun aux yeux noirs, a été exclu de l'université, après avoir pourtant
passé avec succès ses examens d'entrée en mastère. En fait, le ministère
iranien des Renseignements a rejeté sa candidature à cause de ses activités
politiques passées : appel au boycottage de la dernière élection présidentielle,
participation à un projet de référendum sur la Constitution, signature de pétitions
condamnant la structure figée du système politico-religieux de la République
islamique...
Aminizadeh
appartient à cette nouvelle vague de libres penseurs iraniens sur lesquels
s'abattent aujourd'hui la répression et l'intimidation. La semaine passée, un
autre étudiant, Peyman Aref,
s'est lancé dans une grève de la faim après avoir été évincé, lui, de
l'université de Téhéran. Début mai, le philosophe et politologue de renom Ramin Jahanbegloo (1) disparaissait
mystérieusement à l'aéroport de Téhéran. Quelques jours plus tard, les services
secrets iraniens annonçaient sa détention, à la redoutable prison d'Evine, pour «espionnage» et «atteinte à la sécurité nationale».
Coïncidence ou message intentionné : la
porte du quotidien libéral Etemad é Melli a été détruite, en pleine nuit, à coup de cocktails
Molotov, juste après qu'il eut annoncé l'arrestation de Jahanbegloo.
En début d'année, son directeur, Mehdi Karoubi, un
religieux réformiste, ancien président du Parlement, avait dû renoncer à un
projet audacieux de lancement de la première télévision privée, après que ses
collègues eurent été inquiétés.
«Ce genre de pressions n'est
malheureusement pas nouveau», précise Rouzbeh Mir Ebrahimi, jeune journaliste d'Etemad
é Melli. Après l'euphorie provoquée par l'élection du
président réformateur Mohammad Khatami, en 1997, lui
et ses amis avaient vite déchanté avec l'assassinat, commandité par les
services de renseignements, d'une dizaine d'intellectuels à l'automne 1998. L'été
suivant, ce fut au tour des milices islamistes de réprimer des milliers de
manifestants étudiants. Sous les foudres de la justice conservatrice, des
centaines de journaux mirent la clef sous la porte au cours des cinq années
suivantes. Des dizaines d'écrivains furent jetés en prison. En 2001, Mehdi Aminizadeh se retrouva derrière les barreaux pour avoir
publié un article jugé blasphématoire dans une revue étudiante. Rouzbeh Mir Ebrahimi, lui,
connut, en 2005, la torture physique et morale dans sa cellule isolée, à la
suite d'écrits cinglants postés sur son «blog».
A l'époque, relativise-t-il, il
savait, au moins, qu'il pouvait compter sur le soutien de certains politiciens
réformateurs. «Sous Khatami, le pouvoir était divisé en
deux clans. On se sentait au moins protégé par une des forces en présence. Mais,
depuis l'élection d'Ahmadinejad, le système se trouve
seulement entre les mains du groupe conservateur», déplore Rouzbeh
Mir Ebrahimi. Un groupe, affirme-t-il, d'autant plus
effrayant qu'il compte parmi ses membres d'anciens Gardiens de la révolution, défenseurs
acharnés de la ligne dure du régime. Menacés de l'extérieur, dans le bras de
fer autour du nucléaire, ces derniers ont tendance à voir des espions partout
et traquent les éventuels candidats au renversement du régime.
Al'université
de Téhéran, les étudiants commencent même à évoquer, en tremblant, «une deuxième
révolution culturelle», en référence à la traque des groupes anti-islamiques
qui suivit le renversement du Chah, en 1979. «Ce ne sont pas les exemples qui
manquent», se lamente Mohammad Hachemi, un des
membres actifs du BCU. Il cite cette nouvelle chasse aux filles mal voilées et
aux étudiants trop bavards, menée sournoisement par les bassidjis,
les miliciens islamistes dont le pouvoir officieux ne cesse d'augmenter. En
mars, des bassidjis ont tabassé des étudiants de
l'université Sharif qui s'opposaient à leur projet d'enterrer sur leur campus
certains martyrs de la guerre Iran-Irak (1980-88). De
peur d'être réprimés à leur tour, les professeurs n'ont pas daigné s'en mêler. «En
d'autres temps, ils nous auraient soutenus. Mais cette fois-ci, ils se sont lâchement
tus... Sous la pression, l'autocensure est malheureusement en train de gagner
du terrain», s'inquiète Hachemi.
(1) Créé en France, un comité de
soutien à Ramin Jahanbegloo
a lancé une pétition réclamant sa libération, qui a déjà été signée par
plusieurs dizaines de personnalités.
Le Figaro