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1
février 2007
Une
perversion libanaise ordinaire
David Sahyoun
Ces
mots se sont imposés à moi avec force, au fil des jours, tant ils me semblent
illustrer notre quotidien au Liban.
Perversion
d’abord au niveau du fonctionnement démocratique. Dans la forme la plus connue
de la démocratie, une majorité se constitue issue d’élections. Elle forme
ensuite un gouvernement qui dirige le pays pendant un temps déterminé. De même,
une minorité apparaît, qui joue son rôle d’opposition en dehors du gouvernement
tout en espérant devenir, à son tour, la future majorité après de nouvelles élections.
Au Liban, nous avons bien une majorité et une minorité mais celle-ci exige de
faire partie de la majorité et de pratiquer l’opposition à l’intérieur du
gouvernement ! Pratiques perverties introduites par les Syriens et que la planète
entière semble vouloir renforcer puisque tous les gouvernements s’attellent à étudier
une formule les justifiant.
Perversion
aussi au niveau du langage : nous entendons des politiciens, des diplomates,
des analystes de tous poils gloser sur la nécessité de la « moucharaka
», de l’union nationale, du dialogue indispensable, de l’élimination de la
corruption, etc. Les citoyens débattent entre eux de ces sujets en étant
persuadés qu’ils constituent les vraies pierres d’achoppement à la solution de
la crise actuelle. Alors qu’en réalité, ces revendications ne sont offertes aux
Libanais que pour les leurrer. Car la vérité réside dans ce qui n’est pas
publiquement exprimé ; elle réside dans cette réalité qu’il nous faut affronter
avec lucidité : le Liban, pays fragile et instrumentalisable
à souhait, est un terrain expérimental pour les gouvernements internationaux
qui y transfèrent leurs conflits et y poursuivent leurs propres objectifs et
cela par l’intermédiaire de groupes ou d’individus très intéressés à exécuter
les instructions de ces gouvernements-là.
Perversion
encore au niveau de l’identité libanaise. Jamais nous n’avons observé autant de
drapeaux libanais agités par les manifestants de toutes les dates du calendrier.
Leurs leaders déclarent haut et fort que toutes leurs revendications ne visent
qu’à promouvoir l’avènement d’un Liban « amélioré », plus développé, plus
juste, etc. Alors que tous ces leaders sans exception se sont placés sous une
tutelle étrangère au Liban, s’appuient sur une puissance internationale pour réaliser
ses ambitions qui se juxtaposent aux leurs. Comment peut-on véritablement se préoccuper
des intérêts de son pays tout en étant inféodé à un autre ? Comment le Liban, éclaté
en entités multiples et opposées, peut-il espérer s’unifier et se constituer en
nation ? Nous vivons dans cette situation clivée depuis des dizaines d’années,
bien avant la dernière guerre civile, et c’est ce clivage-là qui constitue une
des causes fondamentales de l’échec de l’édification d’un état de droit et de
justice égale pour tous.
Oui,
il y a quelque chose qui n’en finit pas de pourrir dans cette République
Libanaise. Et croyez-moi, ce n’est pas une simple répartie théâtrale.
* Beyrouth