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19
Juillet 2006
Interview - « Personne n’en sortira vainqueur, c’est le Liban qui perd »,
affirme le député de Tripoli
Élias Atallah : Dans les sociétés qui se
respectent, il n’y a pas de timing inopportun pour critiquer une décision
politique
En
matière de résistance à Israël, Élias Atallah fait
autorité. L’actuel secrétaire général de la Gauche démocratique dirigeait en
effet les opérations du Front national de la résistance libanaise (FNRL-gauche) lors de l’invasion israélienne de 1982. À l’époque,
le Hezbollah n’avait pas encore supplanté les forces de gauche et « iranisé » la
Résistance. Le parti islamiste en était encore à ses premiers balbutiements, et
la lutte contre Israël n’était pas encore devenue son monopole exclusif.
1982-2006.
Vingt-quatre ans plus tard, Élias Atallah n’a
toujours pas développé de sentiments plus favorables à l’égard d’Israël, qui ne
cesse de se comporter comme un pays ennemi au Liban et qui souhaite détruire le
modèle libanais. Sur ce plan, les choses restent inchangées.
D’emblée,
Élias Atallah rejette la comparaison avec 1982. Le
FNRL se battait à l’époque en se fondant sur le principe légitime et
inattaquable de la résistance à l’occupant, rappelle-t-il. « La plus grande
erreur aujourd’hui est de se limiter à la condamnation des agissements de l’ennemi.
C’est une absurdité. L’ennemi ne fait pas de cadeaux. Par conséquent, son
comportement ne saurait surprendre, d’autant que la Constitution elle-même
stipule qu’Israël est un État ennemi », dit-il.
Pour
Élias Atallah, c’est une erreur de déconsidérer le
système international, les lois qui le régissent et les principes défendus par
la communauté internationale. Si, en 1982, la Résistance était dans son bon
droit et qu’elle luttait contre une occupation, ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Le Liban-Sud a été libéré et il existait une entente
interne pour trouver une solution diplomatique à la question des fermes de Chebaa, mais le Hezbollah a complètement saboté l’initiative
de dialogue interne et a brisé le consensus national à travers son opération
visant à libérer les prisonniers libanais en Israël. La légitimité de son
action est donc mise à mal. Par ailleurs, en 1982, il n’y avait pas de culte de
personnalité au sein de la Résistance. Il y avait un acte de résistance. Il n’y
avait pas une frénésie idolâtre au service d’une structure narcissique à la
recherche d’une glorification permanente de son rôle et de ses actes.
La
question que pose le secrétaire général de la Gauche démocratique est la
suivante : que sommes nous en train de faire, et pourquoi ? S’il s’agit de libérer
la Palestine de cette manière, alors « nous avons affaire à une vision juvénile,
qui ne tient pas compte des paramètres et des équilibres locaux, régionaux et
internationaux ». Si le but est d’utiliser les prisonniers comme valeur morale
pour justifier le « fait accompli » – à savoir « l’existence d’une force qui
aliène une part de la souveraineté et qui dispute à l’État le monopole de la
violence légitime » –, c’est littéralement indécent, parce qu’il s’agit de rien
moins qu’une prise d’otage du peuple libanais et de son avenir, indique-t-il. Élias
Atallah rejette la cause que constituerait la libération
des prisonniers, estimant que le prix que le Liban est en train de payer pour
eux est beaucoup trop élevé.
Dès
que l’intérêt privé de certaines parties prévaut sur le bien commun et l’intérêt
de la société et de l’État, il faut choisir de sacrifier les intérêts de ces
parties – ou de ces partis, surtout quand il s’avère que les intérêts en
question rejoignent ceux de certaines puissances régionales, en l’occurrence la
Syrie et l’Iran. Le modèle est le même, que ce soit à Damas, dans la banlieue
sud de Beyrouth ou à Téhéran : l’on sacrifie un peuple pour des intérêts
personnels, en l’entraînant dans une confrontation inégale et en se cachant
derrière des slogans pompeux, comme la défense du nationalisme et de la dignité
nationale. « L’opération qui a donné le prétexte à Israël de détruire le pays n’est
autre qu’un mot d’ordre émanant d’un leader qui se croit inspiré
au service d’un autre leader qui se croit inspiré », note-t-il.
Pour
le député de Tripoli, les régimes despotiques de la région, qui ont usurpé le
discours arabiste de la lutte contre Israël, se sont avérés, dans la réalité, n’être
que des machines de répression de leur peuple, obnubilées par le seul pouvoir. Ces
régimes ont systématiquement fait avorter toute modernisation des structures de
l’État et de la société. Ils ont ainsi été les fossoyeurs de leur peuple,
brisant toute possibilité de créer les véritables conditions d’une
confrontation avec Israël, affirme Élias Atallah.
Le
secrétaire général de la Gauche démocratique estime qu’il s’agit d’un devoir
vis-à-vis de la société d’évaluer sans attendre l’action du Hezbollah et de lui
demander des comptes, contrairement aux propos de Hassan Nasrallah,
qui avait appelé à l’unité nationale et au renvoi des critiques à une date ultérieure.
« Dans les sociétés qui se respectent, il n’y a pas de timing inopportun pour
la critique et les remises en question. L’unité, c’est très joli. Nous sommes
effectivement unis dans cette crise. Mais cela empêche-t-il le massacre d’innocents
par dizaines au quotidien ? L’unité empêche-t-elle l’exode massif, la
destruction de l’infrastructure du pays et l’effondrement du niveau social ? » souligne-t-il.
Pour
Élias Atallah, la priorité est le cessez-le-feu, mais
la seule solution est que le gouvernement libanais prenne le contrôle de la
situation, recouvre son monopole de la violence légitime et puisse rétablir sa
souveraineté sur l’ensemble de son territoire à travers l’armée. D’ailleurs,
dit-il, le Hezbollah, qui avait contribué en l’an 2000 à la libération du Liban-Sud, est aujourd’hui en train de détruire, par ses
actes, son propre exploit. Lequel exploit aurait dû être complété, dès l’an 2000,
par le retour de l’État au Sud.
S’agissant
enfin de la confrontation avec Israël, elle ne pourrait être menée qu’à travers
un projet nahdawi de citoyenneté, de développement
sociétal, économique, démocratique et culturel du Liban, loin de cette équation
classique de répression des peuples au nom de la lutte contre l’État hébreu. « Les
sociétés fortes sont le seul moyen de faire face à Israël, loin de la logique
de la force brutale, dit-il. Nous ne pouvons pas affronter Israël dans les
conditions actuelles, avec des sociétés détruites, des armes obsolètes et des régimes
qui n’ont cure de leur peuple. Ce sont les pires conditions de confrontation. Il
s’agit d’un rapt collectif des peuples arabes, pris en étau entre la logique de
l’ennemi et celle du Baas. » C’est donc la place et
la valeur de l’homme et de la société qui diffèrent entre la vision qu’a le
Hezbollah de la résistance et celle d’Élias Atallah.
Conclusions
? « Il ne saurait y avoir de vainqueur. Ce serait une catastrophe que quelqu’un
aille brandir le “V” de la victoire sur les ruines du pays. C’est la leçon que
nous avons déjà tirée de la guerre civile : gagner individuellement est inutile
lorsque le pays perd. Qu’ils aillent gagner ailleurs. Je sais quelle est la
popularité du Hezbollah, qui joue sur le fait que son arsenal constitue une
garantie pour la communauté qu’il représente. Les autres communautés ont fait
la même erreur par le passé, causant la destruction du pays. Il faut que nous
comprenions enfin que la seule structure qui puisse nous protéger tous ensemble
est un pouvoir légitime. »
M.H.G.
L’Orient Le Jour
http://www.lorient-lejour.com.lb/page.aspx?page=article&id=318052