8 Juillet 2006

 

 

 

 

« Ils sont sous terre, rien ne leur échappe »

Liban : incontournable Hezbollah

Farid Aichoune 

 

Qui doit garder la frontière avec Israël : l'armée libanaise ou le Hezbollah qui contrôle le Sud-Liban ? Six ans après le retrait israélien, personne à Beyrouth ne semble prêt à imposer un désarmement de la milice chiite

 

L'ancienne ville médiévale druze est située à 15 kilomètres de la frontière israélienne, dans les collines du Djebel Cheikh, au Sud-Liban. Aujourd'hui Hasbaya, 8 000 habitants, s'élève au milieu des plantations de vigne, de figuiers et d'oliviers autour et au-dessus de l'ancien palais des émirs Chihab, datant du XVIIe siècle. Bordée à l'ouest par l'oued Hasbani qui se jette à environ une heure de marche dans le fleuve Litani, serpentant et tourbillonnant entre des rives très escarpées. Depuis la fin de l'occupation israélienne en juillet 2000, les habitants de ce gros bourg coulent des jours tranquilles. Enfin presque, puisque des échanges sporadiques de tirs d'artillerie et de roquettes Katioucha entre le Hezbollah et les milices palestiniennes - contrôlées par Damas - positionnésle long de la frontière syro-libanaise et l'armée israélienne viennent régulièrement ponctuer, comme le 29 mai dernier, la vie des Libanais et des Israéliens. Décrétée zone interdite aux étrangers par l'armée libanaise qui, curieusement, est totalement absente du paysage. Le dernier point de contrôle des soldats est à 20 kilomètres en amont, à la sortie de la ville de Nabatiyé. Ensuite, bienvenue à « Hezbollahland » !

 

 Mais pour l'heure, ce qui trouble la quiétude de Hasbaya, c'est l'incroyable, l'insupportable nouvelle : l'un de ses enfant, Mahmoud Rafeh, 59 ans, ancien gendarme, travaillait depuis 1994 pour le Mossad israélien. «C'est une insulte à nos 120 martyrs tombés pour la libération de notre pays », lance un conseiller municipal qui n'en dira pas plus. Le sujet n'est abordé qu'entre gens du village.

 

Tout commence le 7 juin au petit matin. Alors qu'il rentre chez lui à bord de sa Range Rover flambant neuve après une soirée bien arrosée au café Al-Inchirah (le repos), l'ancien gendarme est stoppé net à l'intersection qui mène à sa somptueuse villa. Dans les deux véhicules qui bloquent la route, des hommes en civil braquent leurs armes dans sa direction. Ils appartiennent aux services de renseignement de l'armée libanaise et n'ont aucun mal à neutraliser la taupe du Mossad. Pendant que celui-ci est conduit dans une caserne, des militaires en tenue investissent la maison de Rafeh ; ils pensent mettre la main sur son « amie », qu'il a présentée comme étant une ressortissante des Emirats. Mais la gazelle s'est envolée ! En fait, il s'agit d'un agent du Mossad parfaitement arabophone. Au même moment, dans la ville de Saïda, à Aïn El-Héloué, le plus grand camp palestinien du Liban - 100 000 réfugiés -, l'armée libanaise recherche un autre complice de l'ancien gendarme : un Palestinien de 40 ans, Hussein Khattab. Mais lui aussi s'est envolé ! Toutefois, quatre autres membres du réseau, dont les identités n'ont pas été révélées, tombent dans les filets des moukhabarat libanais.

 

Mahmoud Rafeh a reconnu sa participation aux assassinats de deux responsables du Hezbollah : ceux d'Ali Hassan Dib et Ali Saleh, en 1999 et en mai 2002 à Beyrouth, celui de Jihad Jibril, fils d'Ahmed, responsable du Front populaire de Libération de la Palestine Commandement général (FPLP-CG), un groupuscule inféodé à Damas. Il a aussi avoué avoir trempé dans l'attentat à la voiture piégée, le 25 mai, à Saïda, des frères Mahmoud et Nidal Majzoub, deux activistes du Djihad islamique. A son domicile, les enquêteurs ont découvert toute une panoplie d'agent secret : ordinateurs portables codés, caméras miniatures, faux papiers et laissez-passer de l'armée libanaise, des téléphones cellulaires et bien d'autres gadgets. Pour les observateurs occidentaux, les Libanais appréhendés ne seraient que des mules. Les opérations « homo » sont l'oeuvre de commandos israéliens. D'ailleurs, les services libanais ont localisé le point de passage sur la frontière par où se sont faufilés les agents du Mossad : Kfar Kila, au sud de la plaine fertile de Marjayoun. Rebaptisée Bab Fatema (la porte de Fatema) par les chiites, cette bourgade est pourtant une position avancée de la milice du Hezbollah, à 2 kilomètres de la ville israélienne de Metoulla, en Haute-Galilée.

 

Un petit poste d'observation de la Finul où veillent quelques soldats indiens. La frontière israélo-libanaise est un véritable mur de grillage bourré d'électronique, d'antennes paraboliques et de blockhaus qui bordent, côté israélien, sur plus de 80 kilomètres d'est en ouest la ligne de démarcation. Il y règne une atmosphère étrange : on n'entend presque aucun bruit ; les soldats de Tsahal et ceux du Hezbollah s'observent, sans que l'on puisse les voir. «Les uns et les autres sont partout, affirme Bassem, un villageois. Ils sont sous terre; ils nous observent, rien ne leur échappe. Mais chacun ne peut dévoiler à l'autre sa position.» Mohamed, un commerçant chiite du village, maudit les protagonistes : «Bab Fatema, se plaint-il, est désertée. Les touristes ne peuvent plus venir; les Libanais ont peur. C'est terrible à dire, mais quand les Israéliens nous occupaient, les affaires marchaient bien.»

 

Cette affaire d'agents du Mossad tombe à pic pour la classe politique libanaise, empêtrée dans le dialogue interlibanais à propos du désarmement de la milice du Hezbollah et des groupes palestiniens. De Sayyed Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, à Mgr Nasrallah Sfeir, patriarche maronite, et d'Emile Lahoud, président de la République, à Saad Hariri, fils de l'ancien Premier ministre assassiné l'an dernier, chacun couvre de fleurs cette armée qui est parvenue à démanteler le réseau du Mossad. «L'armée est capable et digne de confiance lorsqu'elle se prémunit contre les infiltrations», a souligné le cardinal Sfeir. Mais derrière ce concert de louanges se profile l'épineuse question de savoir qui doit garder la frontière libano-israélienne. L'armée ou la milice du parti de Dieu ? Et au moment où Tsahal fait son retour en force à Gaza et qu'elle mobilise discrètement des troupes à la frontière libanaise, le sujet, qui fait l'objet d'un bras de fer interlibanais depuis un an, revient avec encore plus d'acuité. D'autant plus que le Hezbollah siège désormais au gouvernement de Beyrouth ! «Le désarmement de la formation chiite ne peut se régler en un coup de baguette magique, explique un diplomate occidental. Cela dépasse de loin les enjeux libanais. Même s'il s'en défend, ce parti reste une carte maîtresse de l'Iran dans la région.» A son actif, le Hezbollah est la seule formation politique qui n'ait jamais utilisé ses armes contre d'autres Libanais. Il justifie sa présence militaire au sud du pays par l'occupation par Israël des fermes de Chebaa : 18 hameaux situés dans les collines du mont Hermon. Beyrouth affirme que ce confetti lui appartient. Damas ne le nie pas. Mais pour l'Etat hébreu ces fermes appartiennent aux Syriens.

 

A Harek Hreik, dans la banlieue sud de Beyrouth, au QG du Hezbollah, le député Hussein Haj Hassan explique que l'armée et la résistance islamique sont complémentaires. «Ce n'est pas une question de confiance, explique le parlementaire, c'est tactique. Il y a une division du travail. Nous pouvons faire des opérations que notre armée n'a pas encore les moyens d'exécuter.» Ancien allié du parti de Dieu, le leader druze Walid Joumblatt, figure de proue de l'« Intifada pacifique » du printemps 2005, demande aujourd'hui aux miliciens islamistes de déposer les armes, bien qu'après la mort de Rafic Hariri il ait délivré un brevet de patriotisme à Hassan Nasrallah, en se prononçant contre le volet Hezbollah de la résolution 1559 de l'ONU, qui prévoit le désarmement de sa branche armée. Pour noyer le poisson, « Walid Bey » - comme l'appelle les Druzes - demande la création d'une garde nationale où les miliciens du parti de Dieu auraient toute leur place. Persuadé que les services syriens veulent toujours l'assassiner, l'ancien militant anti-impérialiste s'est rangé sous la bannière étoilée, après avoir rencontré Condoleezza Rice à Washington. Quant au général Michel Aoun, chantre de la résistance antisyrienne, il a fait le chemin inverse en scellant une entente avec son frère ennemi, Hassan Nasrallah. Comprenne qui pourra. Mais d'alliances étranges en réconciliations aléatoires ou ruptures inopinées, ainsi va le pays du Cèdre. A tel point que, désabusés, écoeurés par ces jeux politiciens, les Libanais se détournent de la vie politique et n'ont d'yeux que pour l'équipe de football du Brésil. Du « Hezbollahland » à la montagne maronite ou aux camps de réfugiés palestiniens, tout le Liban est pavoisé aux couleurs de l'équipe de Ronaldinho, dont la défaite contre la France a plongé le pays dans la consternation. Une autre catastrophe après celle, bien plus grave, des événements en Palestine. Car l'offensive israélienne dans les territoires risque de faire monter la tension dans les camps palestiniens déjà surchauffés après les affrontements, à Gaza, entre le Fatah et le Hamas. «Les tensions interpalestiniennes nous faisaient craindre le pire, dit un officier de l'armée libanaise. Notre hantise : un débordement sur le sol libanais.»

 

Dans le camp d'Aïn El-Héloué encerclé par des blindés de l'armée libanaise, il faut montrer patte blanche pour entrer. Puis, après le premier contrôle, ce sont des paramilitaires du Fatah qui autorisent l'accès au camp. Abou Ahmed Fadel, responsable du Hamas, se veut rassurant : «Nous ne tomberons pas dans le piège tendu par Israël. Ici, nous sommes tous réfugiés. Il n'y aura pas de guerre civile ni en Palestine et encore moins au Liban.» Comme pour la plupart des Palestiniens rencontrés dans le camp, la colère du militant islamiste se focalise sur les Occidentaux, qui ne respecteraient pas leurs propres valeurs. «Nous avons été élus démocratiquement, s'insurge Abou Ahmed, et nous sommes boycottés. Est-ce la démocratie?» Quant à la reconnaissance d'Israël, le responsable du Hamas est clair : «Oui à un traité de paix dans les frontières de 1967; non à une reconnaissance, tant que les réfugiésne pourront pas rentrer en Palestine.»

 

http://www.nouvelobs.com/articles/p2174/a310547.html

 

Vos Commentaires