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17
juin 2006
L’homme ne vit pas seulement de pain.
«
L’homme ne vit pas seulement de pain » est le titre d’un livre que j’ai
parcouru au temps du Lycée. C’était un vieux bouquin trouvé par hasard dans la bibliothèque familiale. Son auteur,
un dissident de l’ex bloc soviétique, dont j’ai oublié le nom, s’élevait contre
le totalitarisme régnant dans les pays de l’Est
et faisait l’éloge des libertés individuelles : liberté de penser,
d’écrire, de créer,de lire des romans , d’aimer la poésie, de peindre des
tableaux etc.…. A cette époque, ces attaques me rebutaient. Je me demandais :
comment pouvait-on être si narcissique, si égoïste ? Comment préférer les
libertés individuelles, petites bourgeoises donc formelles aux bienfaits du
socialisme, à son égalitarisme, à sa justice sociale ? J’étais perplexe et
même écœurée !! Pour moi, à cette
période, cela ne pouvait –être que de la propagande anticommuniste primaire.
En
ce temps des rêves, les idéologies dominantes prônaient la dictature des damnés
de la terre , qui en fait n’était qu’une association d’individus, qui avait le
droit d’anéantir les libertés individuelles sous couvert de références «
transcendantes », lesquelles , souvent, n’avaient d’autres fonctions que de
légitimer des intérêts particulièrement triviaux.
Au
lieu d’instaurer une démocratie basée sur les citoyens et la délibération
publique, ces pouvoirs anéantissaient les individus au nom d’un processus de
l'histoire qui les dépasse et de
l’édification d’une nation qui les annihilait. La vie des individus ne comptait
guères, encore moins ce qu'ils pouvaient sentir, penser, désirer ou rêver. Seule
comptait la marche solennelle de l’histoire , du progrès qui les devance,les broie , éliminant les
inaptes,les inutiles et les incapables
qui freinent sa progression . C’est de ce peu de foi en l’individu et en la
liberté, et d’un intérêt pathologique à opprimer l’Autre, que résulte la vanité
prométhéenne de toutes les dictatures du monde.
Aujourd’hui,
et dans nos contrées arabes, cet hymne à
la liberté individuelle apparaît d’une
brûlante actualité. Est-ce l’héritage intellectuel des Lumières qui nous rend
aussi sensible aux droits fondamentaux et aux principes de liberté de pensée et
d’expression
Certes
c’est l'idéal de la Renaissance et des
Lumières qui nous a permis de nous défaire des diktats de l'autorité religieuse
et politique, de la peur de penser dans laquelle vivait l'homme du Moyen Âge. Il aura fallu quelques
siècles de luttes, celle en particulier des philosophes arabes et
judéo-chrétiens, pour donner toutes ses lettres de noblesse à la Raison naturelle,
à la libre-pensée.
Il suffit de se remémorer les martyrs de la
libre pensée et ils sont nombreux .Le philosophe et libre penseur musulman Al Jâad qui fut égorgé publiquement en l’an 737, le jour de la
fête de l’Aid el Idha par
le despote Khaled el aksi qui la fin du prêche intima
l’ordre aux fidèles de faire don de leurs sacrifices et déclara que lui-même
allait sacrifier et égorger Al Jâad pour sa
contestation. Ce qu’il fit séance tenante devant toute l’assistance !
Giordano
BRUNO, torturé et brûlé vif, par l’inquisition catholique, à Rome le 16 février
1600, sur le Campo dei Fiori, pour avoir refusé
d’abjurer ses idées. On lui refusera l’étranglement avant le bûcher, il brûlera
vivant... mais on ne l’entendra
répliquer à ses juges du haut du bûcher« Vous avez plus peur que moi !
».
Nous
pouvons aussi citer le martyr de l’idée, Mahmoud Mohamed Taha,
le soufi soudanais pendu le 18 janvier 1985 à l’âge de 76 ans, qui dans une
démarche qui n’est pas sans analogie avec la théologie chrétienne de la
libération, a affirmé que la foi véritable est celle qui reconnaît que « l’être
humain a été créé à l’image de Dieu » et que par conséquent, sa dignité et ses
droits sont inviolables. Nous rendons hommage à Samir Kasir,
Daif Ghazal et…Leur existence atteste la force
indestructible de l’Esprit. Leur souvenir obsédant nous rappelle que la
fonction première de l’intellectuel est de porter haut l’étendard des libertés
! Sa mission n’est pas de soutenir les projets matérialistes et pragmatiques.
Il est le seul qui prétend trouver dans sa propre pensée des raisons de vivre, de ne pas se
compromettre et de tenir tête à
l’oppression et à la terreur.
C’est
pour cette raison que les discours triomphalistes nous laisse de marbre, Quand
nous entendons pour la énième fois les statistiques
délirantes, les versions officielles
célébrant les acquis historiques, les œuvres gigantesques accomplies et
les vertiges du succès en plein désastre, lors des réunions, des colloques, des
séminaires, des fêtes de fin d’année nous demeurons impassible et apathiques !
Heureusement
et grâce à un long entraînement, nous avons développé la capacité de ne rien
entendre, de ne rien voir, de ne rien percevoir et de se projeter dans nos
pensées personnelles : établir mentalement le menu de la semaine, planifier l’anniversaire du petit, faire
l’esquisse d’un prochain article, se mémoriser les dernières vacances. Cela
s’appelle la technique de l’imagerie mentale qui nous permet de nous évader et
d’échapper au médiocre matraquage ambiant.
En
terre arabe, les discours dominants ne suscitent plus aucun intérêt, aucune
réaction, aucune interrogations. Tout au plus on les contourne comme un
monument sans vie, comme un vestige ennuyeux !
Les
pouvoirs arabes, décrits par les experts comme des « trous noirs » réduisent
leur environnement à un ensemble
statique où rien ne bouge et duquel rien ne peut échapper. Cette atmosphère
étouffante où règne l’indifférence généralisée
transforme l’intelligentsia en « une diaspora arabe en terre arabe ».
L’exécutif au centre de ce « trou noir »
empêche les institutions de fonctionner
et de protéger les droits des citoyens.
En
effet, en terre arabe, des organisations inconnues dotées de dispositifs
humains et techniques avancés traquent, découvrent et châtient toute hérésie,
c'est-à-dire toute parole et même toute pensée qui dévie de la Vérité
Officielle et qui tenterait, ne serait ce que craintivement et timidement de
parvenir à une certaine autonomie à une certaine originalité. C’est que les
tenants de la Vérité Officielle supposent, d’ailleurs à juste titre, que toute
pensée qui s’éloigne de la norme peut de venir nuisible et se tournera tôt ou
tard contre le dogme.
Ces
organisations invisible mais agissantes nous hantent et quadrillent notre
quotidien. Elles infiltrent les cafés, les salles de classes, les marchés, les
administrations .Elles imposent leur censure à la pensée en exerçant un
contrôle des sources de la connaissance, de sa production et de sa diffusion.
Chaque jour,elles nous enseigne ce qu’il sied de savoir , de penser , de croire
.Elles aspirent non seulement à anesthésier, à pervertir la pensée mais aussi à
obstruer la vision du réel et à tétaniser la faculté de perception
elle-même.
Leurs
actions sont tatillonnes, bureaucratiques, robotisées, mécaniques et codifiées.
Leurs finalités leurs échappent et leurs sont transcendantes. Elles sont
imperméables à toute communication humaine à toute production de l’esprit : La
raison et la culture ne peuvent cautionner la négation des droits et la
répression de la pensée.
Elles
s’acharnent sur leurs victimes pour donner l’exemple, pour informer que la force du pouvoir est irrésistible et ainsi exercer
leur terreur sur les populations.
Aujourd’hui
nos pensées cheminent vers les martyrs du Verbe, vers ceux qui ont péri à cause de leurs idées
pendant que d’autres accumulaient les privilèges et bâtissaient des carrières sur leurs
souffrances.
Nos
cœurs vibrent pour eux.
Nos
sens captent leurs appels et leurs plaintes encloses
Nos
prières leur sont dédiées.
Nos
recueillements leur sont consacrés.
Notre
considération, notre estime leur sont acquis.
Nos
écrits commémorent leur noblesse et leur courage …