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30
mai 2006
Imad
Lahoud, deux portraits
Un spéculateur au coeur d'une
affaire d'Etat
Piètre agent secret, bon chef
d'équipe scientifique
Le Figaro
Imad
Lahoud, un spéculateur au coeur d'une affaire d'Etat
Jean Chichizola
et Arnaud de la Grange, avec Sibylle Rizk (à
Beyrouth)
FACE à la caméra, le jeune homme
décrit l'univers des golden boys de la City. En cette fin des années 90, Imad Lahoud est la vedette d'un
documentaire sur la finance internationale. Et il se vante d'un coup de Bourse
qui aurait rapporté plus de 15 millions de francs (environ 2,2 millions
d'euros) à la société pour laquelle il travaillait.
Génie ou beau parleur ? C'est le
premier mystère d'Imad Lahoud,
40 ans. Car ce Franco-Libanais est tout sauf un
«petit chose».
Au Liban d'abord. Colonel de l'armée
libanaise mort en 1990, son père Victor, de confession chrétienne maronite,
travailla dans les services de renseignement du pays du Cèdre. Il aurait connu
le père du général Rondot à l'époque du mandat
français au Levant. L'un des oncles maternels d'Imad,
le général Victor Khoury, fut commandant en chef de
l'armée libanaise et ministre de la Défense. Autre oncle, Michel fut député de
la région de Jbeil, non loin du berceau familial d'Amchit, au nord de Beyrouth.
En France également. Diplômé
d'économie et de mathématiques, Imad se spécialise
dans la modélisation des marchés d'actions. «Quand je l'ai rencontré, se
souvient un haut fonctionnaire, il se vantait d'avoir mis au point un logiciel
d'analyse financière.»
Prison ferme pour «faux et complicité
de faux»
Et sa famille ne dépare pas le
tableau. Marwan, son frère, polytechnicien et diplômé
de Sup-Aéro, est passé par le cabinet de Charles
Millon, ministre de la Défense. Pour devenir en 2003 patron
de MBDA, la branche missiles du groupe EADS.
Au début des années 90, Imad Lahoud rejoint à Londres la
société financière américaine Merrill Lynch. En 1995,
il épouse Anne-Gabrielle, une énarque, fille de
François Heilbronner, directeur adjoint du cabinet du
premier ministre Jacques Chirac en 1974 et ancien patron des assurances Gan.
A l'orée des années 2000, Imad rentre en France. Et ses malheurs commencent. Le fonds
spéculatif Volter qu'il met en place est liquidé début 2001. La société qu'il
crée pour mieux rebondir ferme à son tour. Dans les deux cas, des associés ou
actionnaires portent plainte. Le fonds Volter lui vaut une interpellation, une
mise en examen pour «faux et complicité de faux» et 108 jours de détention.
Dans le second dossier, il est poursuivi pour abus de confiance et escroquerie.
A l'époque, Imad se présente comme le neveu du
président libanais, Émile Lahoud, ce qui est démenti
par le chef d'Etat. Affabulation là encore ? Un proche parle aujourd'hui d'un
«cousinage à la libanaise»...
En deux ans, Imad
Lahoud a tout perdu ou presque. Et, avec les
déconvenues, les besoins d'argent se font plus pressants. Habitant un bel
appartement parisien, l'homme aime les voitures de luxe. «Il ne colle pas avec
la caricature du Libanais voyant et fortuné, tempère un magistrat, il est peu
expansif, habillé sans ostentation.» Fin connaisseur du Levant, un homme
d'affaires voit en lui «l'archétype de l'intermédiaire à la libanaise qui,
contre une commission, vend le lundi des matières premières et le mardi des
engins de chantier grâce à son carnet d'adresses».
A sa sortie de prison, le 7 octobre
2002, Marwan présente son frère Imad
à Jean-Louis Gergorin. A travers ce dernier, il offre
ses services à Philippe Rondot et à la DGSE en
affirmant avoir géré l'argent de la famille Ben Laden. En février 2003, dans un
restaurant parisien, Imad Lahoud
rencontre Philippe Rondot, Alain Juillet, directeur
du renseignement de la DGSE, et le directeur du cabinet du patron du service.
Si ses tuyaux sont bons, ils peuvent permettre de porter un coup au terrorisme.
Moins de cinq mois plus tard, la DGSE renonce pourtant. La «source» Lahoud a rencontré son officier traitant une dizaine de
fois dans des cafés entre Madeleine et Opéra. Avec un ordre du jour précis : Lahoud affirme disposer de documents qu'il aurait laissés
au Liban. Après debriefing, trois missions au pays du
Cèdre pour les récupérer restent vaines. Au fil des mois, la relation se tend.
A la DGSE, on se souvient d'un homme «assez volubile», «fantasque» et qu'il
fallait «recadrer» en permanence.
En mai 2003, le général Rondot le prend en main. Pourquoi «traiter» un homme que
les services de renseignement ont rejeté ? C'est l'un des mystères de l'affaire
Clearstream. Deuxième mystère : deux mois avant
d'être écarté par la DGSE, Lahoud récupère à Metz
auprès du journaliste Denis Robert les fameux listings de Clearstream.
Il propose à la «Piscine» d'y trouver les traces d'une spéculation opérée par al-Qaida avant le 11 septembre 2001 sur l'action American Airlines. Lahoud affirme avoir été commandité par la DGSE, ce que
cette dernière conteste. A son retour de Lorraine, Lahoud
retrouve son agent traitant gare de l'Est et lui donne un cédérom. La DGSE
s'aperçoit rapidement qu'elle connaît déjà le document et qu'il ne dit rien d'une
quelconque spéculation.
Lahoud
affirme que l'affaire Clearstream s'arrête là pour
lui. Mais le mystère s'épaissit encore : visé par plusieurs instructions,
l'homme est embauché en 2004 par EADS – contre la volonté de son frère – et en
devient le «directeur scientifique». Détail plaisant : la DPSD, service du
ministère de la Défense, émet un avis négatif sur son accréditation
«confidentiel défense». Celle-ci lui est finalement attribuée avec une durée
très brève (trois ans contre dix en règle générale) et
pour une mission restreinte. Avec, à la clé, un autre mystère, livré par le
général Rondot et contesté par Matignon : en mars
2004, après une nouvelle interpellation, Dominique de Villepin
aurait demandé à l'officier de faire libérer Lahoud
parce qu'il «savait des choses».
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Le Monde :
Piètre agent secret, bon chef d'équipe scientifique
Le CV d'Imad
Lahoud ne dit rien de ses compétences réelles. Ses
deux DEA sont là pour justifier sa bosse des maths, ainsi que son inscription
en thèse, l'an passé, sur les "applications des couplages de Weil et de Tate en cryptographie" à l'Ecole normale supérieure.
Le jeune trader ne dispose pas, sur le papier, de compétences spécifiques en
informatique. Les échecs de l'agent secret Imad Lahoud, enrôlé par la DGSE en 2003, n'y figurent pas non
plus. Pas davantage ses succès au centre de recherche d'EADS,
dont il est le patron d'un des pôles depuis 2004.
C'est en décembre 2002, trois mois après
sa sortie de prison, que commence la brève carrière d'agent secret d'Imad Lahoud. Jean-Louis Gergorin, le vice-président d'EADS,
a parlé de lui au général Rondot. Un dîner
confidentiel est organisé dans le petit salon d'un restaurant parisien, Chez
Tante Marguerite - pratique pour Philippe Rondot qui
travaille tout près, au ministère de la défense, rue Saint-Dominique.
Le général a convié deux pontes de la DGSE de l'époque, Alain Juillet, chargé
du renseignement, et le général Dominique Champtiaux,
directeur de cabinet du "patron" des services, Pierre Brochand.
"Le général Rondot
est un grand monsieur du système. S'il fait venir Lahoud,
c'est que c'est sérieux", se souvient Alain Juillet. Imad
Lahoud fait bonne impression. Il raconte que Merrill Lynch, son ancien employeur, comptait parmi ses
clients le fonds de pension de la fortunée famille Ben Laden, géré par un
Tanzanien, et qu'il avait approché un des nombreux demi-frères du
"cheikh", Yeslam Ben Laden. Imad Lahoud explique que les
financements sont un bon moyen de remonter les filières terroristes.
Impressionné, le jury d'espions finit par se disperser - l'un après l'autre, à
vingt minutes d'intervalle. Dès le lendemain, Imad Lahoud est pris en main. Il devient "clandé" de
la DGSE, qui lui donne un téléphone spécial, un surnom, "Typhose" -
du nom d'une maladie contagieuse des oiseaux de basse-cour -, et des coupures
de 100 euros.
Imad Lahoud s'envole une demi-douzaine de fois au Moyen-Orient
pour tenter de retrouver les traces financières de Ben Laden. Sans succès. Un
jour, il déjeune au restaurant des Galeries Lafayette avec "Antoine",
son agent traitant, qui l'envoie à Metz chercher les listings de Clearstream chez le journaliste Denis Robert - c'est
"l'opération Stan". Mais M. Lahoud n'est pas un clandestin de tout repos. Le 28 mars
2004, rattrapé par la faillite de ses affaires de golf, il est placé en garde à
vue. L'affaire arrive aux oreilles de Dominique de Villepin,
qui, d'après les notes saisies chez M. Rondot,
s'inquiète. Le lendemain, à 8 heures, Imad reçoit un
"savon" du général. "Chez les flics, on y va à poil !",
râle le maître espion.
Les activités de l'apprenti espion
cessent définitivement lorsque, en juillet 2004, il est embauché au centre de
recherche d'EADS. A Suresnes, Imad
Lahoud est chargé de monter une équipe de recherche
dans le domaine de la sécurité informatique. De trois personnes au départ,
l'équipe d'Imad Lahoud
passe à plus d'une centaine, dont quinze en informatique fondamentale.
"Sans être un spécialiste dans tous les domaines, il en sait assez dans
chacun. Je l'ai vu avec des professeurs, il tient sa place dans les discussions
scientifiques", explique le directeur du centre de recherche, Yann Barbaux.
"Son équipe fait référence au
niveau européen, assure aussi Jean-Yves Mathonnet,
directeur des ressources humaines du centre. C'est elle qui forme les
ingénieurs d'Airbus aux problématiques de sécurité, qu'ils soient ceux de
l'entreprise - Intranet - ou ceux "embarqués" sur les avions."
L'équipe met au jour quelques jolies trouvailles. Le 7 février 2005, Lahoud présente les résultats d'une étude qui dévoile la
vulnérabilité du BlackBerry, ce petit terminal
portable déjà utilisé par trois millions de businessmen dans le monde. "Un
travail remarquable, confie Alain Juillet, nommé le 1er janvier 2004 au SGDN
pour s'occuper d'intelligence économique. Quand je l'ai lu, je l'ai classé secret-défense sur-le-champ."
Imad Lahoud et lui se retrouvent à cette occasion et se
fréquentent régulièrement. D'autant qu'Anne-Gabrielle
Heilbronner, chargée notamment d'intelligence
économique au ministère des affaires étrangères, est devenue à ce titre
l'interlocutrice régulière de M. Juillet. Quant à "Jean-Louis" Gergorin, il continuait, jusqu'à il y a quelques semaines,
à débarquer chez le couple à l'improviste avant de s'enfermer avec Imad. Et puis, le 30 avril, quand Imad
lit que son "ami" a fait de lui "sa source", il pique une
grosse colère. Ils ne se sont plus parlé depuis.
Le Monde
Les coups de bluff d'Imad Lahoud
I
l est
insaisissable. Brillant et attachant, incontestablement ; éperdu de
reconnaissance, sans doute ; fiable, peut-être pas. Mille petites
approximations plus vraies que nature ont toujours émaillé la vie d'Imad Lahoud. Mais lorsqu'il s'est
retrouvé seul au milieu du gué, assailli de toutes parts en pleine tempête Clearstream, il a compris avec une sorte de vertige que
plus personne ne le croyait. "C'est le Leonardo DiCaprio
d'Attrape-moi si tu peux, sourit un cadre d'EADS.
Informaticien avec les banquiers, banquier avec les hommes d'armement, armurier
avec les informaticiens..."
Même son patronyme brouille les
pistes. A ses amis, et même à sa femme, il glisse qu'il est lié au président
libanais, Emile Lahoud. Il serait son
"neveu", ou plus discrètement "un petit cousin". Faux : la
famille d'Imad est originaire "du bord de
mer" et n'a rien à voir avec celle du président, un Lahoud
"de la montagne", à Baabdate, sur le mont
Liban. Il a été présenté au général Rondot comme
"le fils d'un officier des renseignements". Le père d'Imad, en fait, a passé quinze petits mois au 2e bureau
libanais en 1971-1972, lors d'une étape normale de carrière. Il n'a évidemment
pas créé les services secrets de son pays : leur fondateur est un certain
colonel Saad, dont l'adjoint, qui a fini par lui succéder, s'appelait Gaby Lahoud - un autre Lahoud de la
montagne.
Imad est né
le 7 octobre 1967 dans une famille chrétienne maronite dominée par la haute
figure du père, Victor, officier de cavalerie, ancien de Saumur, francophile et
cultivé. Les deux aînés de ses cinq enfants, Marwan
et Imad, de 18 mois le cadet, se disputent la
reconnaissance paternelle. Cette sourde rivalité continue de peser plus de
quinze ans après la mort du père, en 1990.
Les deux hommes sont restés ce qu'ils
étaient petits garçons dans le modeste appartement parisien où la famille s'est
installée après le départ de Beyrouth en 1982. Marwan,
sérieux et bûcheur, toujours deux ans d'avance, toujours premier de sa classe.
Interne à Ginette, une bonne "prépa" de Versailles, l'aîné intègre
Polytechnique, choisi "Sup-Aéro" et fait
son service militaire à Saumur, comme papa. Après un détour au cabinet du
ministre de la défense, Charles Millon, il est tenté en 1997 par la politique,
mais la dissolution et la victoire de la gauche balaient son ambition. A l'Aerospatiale, Marwan Lahoud négocie en 1998 la fusion du groupe avec Matra -
première étape de la création d'EADS. Et le voilà,
depuis 2003, patron du gros fabricant de missiles européens MBDA. Parfaite
trajectoire.
Marwan
regarde son dilettante de frère avec un rien de commisération et un peu
d'envie. Imad est beau parleur, flambeur, rate ses
examens, danse comme un prince, tombe la veste et les filles. Il est déjà loin
du petit Libanais mal à l'aise, débarqué à 15 ans à Franklin - Saint-Louis de
Gonzague -, la très chic institution parisienne du 16e
arrondissement tenue par les jésuites. Il décroche son bac d'un cheveu - grâce
à trois points en sport - et entre en prépa au lycée Janson-de-Sailly,
où il fait la rencontre de sa vie.
La piquante Anne-Gabrielle
Heilbronner, bachelière de 16 ans, petite brune
énergique aussi bien élevée que son prénom, n'a jamais oublié ce soir de
décembre 1985. "J'étais avec une copine très coincée, raconte-t-elle,
vingt ans et quatre enfants plus tard, toujours aussi amoureuse. Elle m'a dit :
"Mais c'est affreux, tous les garçons sont en jeans !" Je lui ai dit
: "Regarde, il y en a un, là, qui a une cravate." C'était Imad."
La voilà fiancée, comme dans les
meilleures familles. Le père d'Anne-Gabrielle, le
très réservé François Heilbronner, est d'ailleurs
patron du GAN depuis 1986, nommé par Jacques Chirac en récompense de ses bons
et loyaux services au poste de chef de cabinet du jeune ministre de
l'agriculture, en 1972. Heilbronner le fidèle paye la
rupture avec Valéry Giscard d'Estaing, en 1976, de quelques années de
purgatoire et d'une superbe défaite aux législatives de 1978 ; Anne-Gabrielle a pieusement gardé l'affiche de campagne de
son père dans sa chambre de jeune fille. Lors de la période si tendue de la
première cohabitation, en 1986, Jacques Chirac l'appelle cette fois à Matignon
pour codiriger son cabinet. Il en gardera quelques solides amitiés, comme avec
Robert Pandraud, toujours prêt à aider Anne-Gabrielle.
Mais Victor Lahoud
se meurt d'un cancer et rend son dernier soupir en 1990, dans les bras d'un Imad bouleversé. La jeune fille annonce alors à son papa
estomaqué que, désormais, le fiancé "dormira à la maison", un bel
appartement bourgeois du 16e arrondissement. "Vous êtes désormais mon
père", sanglote Imad en tombant dans les bras de
"beau-papa". Les jeunes gens se marient civilement le 9 juillet 1991.
Dans les salons cossus de l'Hôtel Thiers, place Saint-Georges, on s'interroge à
mi-voix sur le mariage de ce petit Libanais fauché à cette riche héritière de
la bourgeoisie juive cultivée, laïque et ultra-intégrée.
Mais les chuchotements s'étouffent dans les replis des velours.
La jeune mariée suit les traces de son
père. Après l'ENA, elle choisit l'inspection des finances. Imad,
lui, traîne en maîtrise de maths. "C'est un garçon qui n'aime pas les
sentiers battus, explique un proche. Tout ce qui est bachotage ou conventionnel
l'ennuie." Il rate avec constance toutes les grandes écoles - détail qu'il
"oubliera" de signaler des années plus tard, notamment à son ami
Jean-Pierre Philippe, du cabinet du directeur général d'EADS,
qui le croit toujours normalien. Il entreprend de se convertir au judaïsme par
curiosité intellectuelle et apprend assez d'hébreu pour impressionner Anne-Gabrielle. Il obtient néanmoins deux DEA en 1990 et
1991, l'un de "physique des solides", l'autre de "probabilités
et processus aléatoires", qui lui vaudront une embauche chez Merrill Lynch à Londres.
La banque d'affaires cherche des
matheux pour spéculer sur les produits financiers dérivés. Dans ce travail, le
nez est aussi précieux que les maths, et Imad se
flatte de "sentir le marché". Son culot, son bagout, son goût du jeu
font effectivement merveille. Le cinéaste Eric Rochant en fera l'un des héros
de Traders, son documentaire pour Arte. "Un
trader, c'est un joueur, y explique complaisamment Lahoud,
c'est un parieur. (...) Je corrigeais des copies à 7 francs l'unité.
Aujourd'hui, j'ai 32 ans, je gagne plus qu'un joueur de foot." Après
quatre années à la City, dont un bref passage chez Salomon Brothers,
autre banque d'affaires, Imad rentre à Paris : Anne-Gabrielle est enceinte. Il a de l'argent, roule en
Ferrari rouge, mais le commerce des produits dérivés ne l'intéresse plus :
c'est devenu banal.
L'aventure, en ce milieu des années 1990,
c'est les hedge funds, ces
fonds spéculatifs encore inconnus en France. Imad Lahoud monte en 1998 le fonds Volter : 40 millions d'euros
hébergés dans un paradis fiscal, les îles Vierges, et gérés par HL Gestion. HL,
comme Heilbronner et Lahoud.
Le jeune homme a embarqué avec lui le beau-père oisif à la retraite et lui a
confié la présidence du fonds. "Papa le trouvait brillant, intelligent,
fascinant, parfois un peu encombrant, assure Anne-Gabrielle.
Il y avait une véritable affection entre eux." La stature du haut
fonctionnaire rassure les gros institutionnels - GAN, Fortis
ou les AGF, qui investissent dans l'affaire. Mais quand la bulle des nouvelles
technologies éclate, le fonds Volter s'effondre en trois jours, à l'été 2000. Fortis porte plainte en juillet pour escroquerie et usage
de faux. "Les traders peuvent perdre leur lucidité. Il faut rechercher le trade qui va vous rendre célèbre. Et éviter le trade qui va vous mettre au tapis", glissait Imad Lahoud dans le documentaire
d'Eric Rochant. Le film se gardait de le dire, mais il avait déjà joué et
perdu.
Pour François Heilbronner,
le choc est terrible. Il n'a encore rien vu. On perquisitionne chez les Lahoud, puis chez lui. Le retraité raffole des films
policiers du très britannique Dick Francis, mais ils finissent toujours par un
happy end. Là, il est blessé au plus profond. Tous
deux sont mis en examen pour "escroquerie". Le beau-père échappe à la
prison, pas Imad, qui sera écroué pendant 108 jours à
la Santé.
Anne-Gabrielle
a un mal de chien à obtenir un permis de visite - Marwan ne le demande même pas. A 32 ans, la jeune
inspectrice des finances est devenue le bras droit de Jean-Charles Naouri, le
PDG de Casino, relaxé en 2002, et qui sait ce qu'avoir des ennuis judiciaires
veut dire. L'"énarque nouvelle génération", comme la nomme
L'Expansion dans un numéro consacré aux "50 jeunes loups du capitalisme
français", fait la queue au parloir deux fois par semaine. L'une des
cinquante "futures stars du capitalisme français programmées pour assurer
la relève" se débrouille avec ses trois enfants.
Imad tient
le choc. "C'est un garçon qui possède une forte résilience", admire
une amie du couple, inspectrice des finances. En prison, il fait de la
musculation avec Smaïn Aït
Ali Belkacem, l'artificier des Groupes islamiques
armés (GIA), vit au milieu des truands et des politiques, donne des cours
d'arabe, de maths, d'informatique, à charge pour deux caïds corses de le
protéger pendant les promenades. "Le bon côté de ce genre d'épreuves,
explique son épouse toujours positive, c'est qu'on a fait le tri des gens
autour de nous."
Imad sort de
la Santé avec ses sacs en plastique le 7 octobre 2002, le jour de ses 35 ans. Anne-Gabrielle l'attend sur le trottoir avec son foulard
Hermès ; deux personnes âgées observent le couple qui se tombe dans les bras
dans la rue déserte... La vie reprend, le couple est criblé de dettes mais
fréquente toujours le Racing, et les enfants les cours privés. L'affaire Volter
sommeille, elle est aujourd'hui encore à l'instruction. Lahoud
doit verser 400 000 euros de caution, le juge Jean-Marie D'Huy accepte un
crédit : Imad paie 2 000 euros par mois sur vingt
ans...
Entre Marwan
et lui, les relations sont glaciales. C'est qu'avant d'être écroué, le petit
frère a eu une nouvelle brillante idée. Anne-Gabrielle
l'entraîne souvent le week-end dans la maison de famille, à Etretat, où Imad s'ennuie poliment. Mais il y a, sur la falaise, un
superbe golf créé au début du siècle par une petite colonie anglaise.
L'ex-golden boy fait des étincelles sur le green, et le voilà très vite
handicap 4 - Marwan, qui cite pourtant ce hobby dans
le Who's who, est à 15. C'est alors qu'Imad prend contact avec un professionnel du golf, décide de
coacher une équipe et de créer un magazine. Il convainc au baratin un riche
propriétaire de chevaux d'investir dans l'affaire, monte deux sociétés et une
holding pour coiffer le tout. Imad doit trouver des
sponsors. Grâce à son frère, il rencontre le responsable du mécénat d'EADS, que l'affaire n'intéresse pas.
Le groupe aéronautique l'a échappé
belle. Le magazine Golf et tourisme capote après quelques numéros, et lorsque
les associés mettent le nez dans les comptes, en 2002, ils découvrent "des
pertes abyssales". La presse va mal, mais quand même : la société Moins 18
Editions montre un passif de 776 000 euros pour un actif de 41 000 euros. Une
série de plaintes sont déposées, le propriétaire de chevaux s'inquiète des 500
000 euros qu'il a versés. Imad reconnaît quelques
légèretés, mais proteste de sa bonne foi. Il devait être jugé pour cette
affaire à la mi-mai, mais était alors hospitalisé pour une profonde dépression.
L'audience a été reportée à septembre. Mais Imad Lahoud a déjà été déclaré, le 5 avril dernier, gérant de
fait de Moins 18 Editions. Et interdit de gestion pour cinq ans.
Au lendemain de sa sortie de prison, Marwan déjeune à la "popote" d'EADS avec Imad pour la première
fois depuis 1994 - c'est son frère, malgré tout. Le cadet explique qu'il a
beaucoup mûri, qu'il veut changer de vie, "construire, être utile",
devenir fonctionnaire. Jean-Louis Gergorin, le
vice-président d'EADS, à qui Marwan
a rendu de signalés services, les rejoint au café : "Ne vous inquiétez
pas, Imad, je crois que vous êtes innocent.
Envoyez-moi un CV, je vais vous aider." Le voilà embarqué en juin 2003
comme consultant en stratégie au siège du groupe après s'être essayé à une
brève carrière parallèle à la DGSE, avec les déboires qu'on connaît.
Quand Marwan
apprend que Jean-Louis Gergorin veut embaucher son
frère, il se fâche tout rouge. Il explique que l'affaire Volter n'est pas
soldée et qu'Imad peut être un danger pour EADS - et
pour sa carrière. Le frère est finalement embauché le 1er juin 2004, non par Jean-Louis
Gergorin, mais par le centre de recherche d'EADS.
Au fond, qui est vraiment Imad Lahoud ? Un convive charmant
en tout cas, que Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, n'a
pas hésité à inviter chez lui pour un week-end à Toulouse, en pleine tourmente Clearstream. Un homme sans doute un peu grisé, aussi, par
le "laissez-passer" tricolore que lui a remis le général Rondot. Un homme à terre, enfin, qui, si EADS décide de le
lâcher, doute, pour la première fois de sa vie, de pouvoir rebondir.