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20
mai 2006
Ali Sadreddine
Bayanouni, leader en exil des Frères musulmans
syriens, n'attend plus rien de Bachar al-Assad
« Le régime de Damas n'est pas réformable »
par
Jean-Patrick VOUDENAY
Chef de la puissante confrérie des
Frères musulmans en Syrie, Ali Sadreddine Bayanouni en exil à Londres a conclu en mars une
étonnante alliance avec l'ex-vice-président (sunnite) Khaddam,
qui organisa la répression des islamistes. Le Front de salut national constitue
un second bloc de l'opposition à côté du Manifeste de Damas coalition de
partis semi-clandestins soutenus aussi par les
Frères musulmans. Interview.
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Bachar al-Assad avait suscité beaucoup d'espoirs en succédant à
son père. Six ans plus tard, le bilan que vous dressez est accablant. Que
s'est-il passé ?
Nous le considérons comme prisonnier
du groupe sécuritaire et militaire qui dirige la Syrie. Malgré son pouvoir
car il a du pouvoir , il demeure sous leur contrôle. Il n'arrive pas à sortir
de la situation dans laquelle il s'est placé et cherche à suivre la politique
de son père. Lorsqu'il a pris le pouvoir, nous lui avons demandé de mettre en
place des réformes de façon progressive pour éviter un choc dans le pays. Mais
il n'a pas de projet, aussi accompagne-t-il le groupe qui gouvernait la Syrie
du temps de Hafez al-Assad. Ses études en Angleterre
et son discours d'investiture avaient laissé croire à des réformes. Mais il
n'en a ni la volonté ni la capacité.
La répression est-elle aussi dure que
sous Hafez al-Assad ?
Il y a moins de répression mais elle
continue sous toutes ses formes : emprisonnements, enlèvements... Les
institutions sécuritaires n'ont pas changé de méthode. Ce qui est aujourd'hui
permis, ce sont des critiques implicites du régime. A deux conditions :
qu'elles ne dépassent pas certaines limites et ne proviennent pas des milieux
islamiques. Cela se comprend à cause de la forte popularité de ces derniers et
parce que Bachar considère les autres composantes de
l'opposition comme faibles. En fait, le régime continue d'appliquer la loi 49
[promulguée en 1980, ndlr] qui punit de mort toute
personne appartenant aux Frères musulmans. C'est pourquoi toutes les
composantes de l'opposition sont arrivées à cette conclusion : ce régime n'est
pas réformable. Nous, nous n'avions jamais cru qu'une dictature puisse se
transformer en démocratie.
Les Frères musulmans égyptiens ou
jordaniens ont de bonnes relations avec Damas. N'êtes-vous pas en porte-à-faux
avec eux ?
Le régime syrien cherche à renforcer
ses relations avec tous les partis islamistes pour qu'ils soutiennent sa
politique. Mais ils n'ont aucune influence sur la situation intérieure. Et la
prochaine réunion des partis islamistes à Damas sera un échec : ils ont déjà
fait savoir qu'ils n'y participeront pas tant que la loi 49 s'appliquera.
Les Frères musulmans ont un passé de
violence en Syrie. Le rejetez-vous ?
En 2002, il y a eu une rencontre
nationale à Londres à laquelle a participé la majorité de l'opposition. Nous y
avons confirmé notre refus de toute violence . Publié
en 2004, notre programme politique demande la création en Syrie d'un Etat civil
et non religieux, qui respecte la pluralité et l'alternance. La démocratie
n'est pas en contradiction avec l'islam.
Votre alliance avec Khaddam a été jugée contre nature par l'opposition. Comment
la justifiez-vous?
Depuis deux ans, Khaddam
envoyait des messages pour nous informer qu'il allait rejoindre l'opposition
une fois ses affaires en ordre. En avril 2005, nous avons lancé un appel
national demandant aux responsables du régime, de l'armée et des services
secrets de mettre fin à la répression et de participer au changement. Khaddam y a répondu et nous lui disons bienvenue afin
d'encourager d'autres dirigeants à faire de même. Mais nous lui avons demandé
de reconsidérer son attitude passée et de s'excuser pour le mal fait au peuple.
Et il a demandé pardon ?
Ce qui nous intéresse, c'est son
action aujourd'hui. Il est sérieux. Il est nécessaire de coopérer avec des gens
qui ont eu des responsabilités au sein du pouvoir. Khaddam
a participé au gouvernement pendant quarante ans. Il a beaucoup d'influence au
sein du Baas et (même) de la communauté alaouite.
Mais le Front du salut national reste
limité aux Frères et à Khaddam...
Les partis à l'intérieur de la Syrie
ne peuvent pas apporter leur soutien au Front. Tout soutien à moi-même et Khaddam est passible d'emprisonnement.
Avez-vous des contacts avec Washington
?
En Syrie comme en Irak, nous refusons
l'intervention étrangère, mais pas les contacts directs ou indirects avec
l'extérieur. Après la publication de notre programme, nous en avons eu beaucoup
avec des pays européens et, indirectement, avec des responsables américains. Ce
que je regrette, c'est que toutes les pressions étrangères sur Damas ne
concernent pas les droits de l'homme : l'Europe a même signé un traité de
coopération avec la Syrie alors que les prisons étaient pleines et que
s'appliquait la loi 49, comparable à un crime contre l'humanité car elle punit
pour la seule appartenance à une organisation politique. Plus de 30 000
personnes sont mortes dans les geôles syriennes.
En Europe, les Frères musulmans ont
une mauvaise image. Pourquoi ?
C'est d'abord à cause des régimes
arabes qui nous présentent comme des barbares. Il y a ensuite l'effet
historique et tout ce qui s'est passé entre l'islam et les Occidentaux. Mais la
majorité des mouvements islamiques sont à la recherche de la civilisation et de
la modernité. La persistance de certains pays à ne pas ouvrir le dialogue va
renforcer les groupes extrémistes qui nous considèrent
comme des athées et nous mettent dans le même panier que les Occidentaux.
Existe-t-il une menace chiite ?
Oui, c'est une vraie menace. L'islam
modéré est tout à fait différent du régime iranien. Comment Paris a-t-il pu
appuyer un homme [Khomeiny, ndlr] qui voulait un Etat
religieux, et pas les Frères, qui veulent un Etat civil aux références
islamiques. L'Iran menace la Syrie, le Liban, l'Arabie saoudite, les pays du
Golfe qui ont des minorités chiites. La Syrie est devenue un pont entre l'Iran
et le Hezbollah.
Le Hamas est-il un parti terroriste ?
Non. Il n'a jamais commis d'attentats
hors la Palestine. Sans l'occupation israélienne, il n'aurait pas eu à prendre
les armes.
Liberation