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8
November 2006
Arabie Saoudite- La société bouge,
les religieux pas encore
Khaled Al-Dakhil
Face aux bouleversements induits par l’ouverture
du pays, la classe religieuse refuse d’évoluer. Un célèbre éditorialiste
saoudien critique avec virulence cette attitude.
Ce qui se passe en Arabie Saoudite s’explique
par la contradiction entre la pensée religieuse et la réalité sociale. La société
a connu une vague de changements sociologiques considérables depuis que les
modes de vie ont été révolutionnés par un niveau de vie jamais atteint
auparavant. Les structures sociales ont été bouleversées, l’enseignement n’a
plus rien à voir avec ce qu’il était il y a un demi-siècle et nos valeurs se
sont heurtées à des défis sans équivalent. De même, nous nous sommes ouverts
sur l’étranger, à travers les chaînes de télévision satellitaires et Internet,
le tourisme et l’envoi d’étudiants à l’étranger, les contacts économiques,
politiques et universitaires. Tout cela a un impact sur notre société, et il
est normal que cela provoque des remous. Or les religieux sont terrorisés par
les conséquences de cette vague de changements. Ils sont incapables d’assimiler
la réalité et restent prisonniers du passé.
Les défenseurs de foi tiennent à leurs
privilèges
Parmi les sujets qui agitent notre
pays en ce moment, la femme occupe une place centrale. Le voile, le droit de
conduire et la possibilité de travailler pour celles qui le souhaiteraient
figurent parmi les préoccupations majeures. Certains demandent la démission du
ministre du Travail, Ghazi Gosaïbi, auquel ils
reprochent ses efforts pour offrir plus de possibilités de travail aux femmes. Il
y a également la réforme des manuels scolaires ainsi que des attaques contre le
ministre de l’Information, Iyad Madani, en raison de
l’ouverture de la télévision saoudienne.
A cela s’ajoute leur résistance à la
codification de la loi religieuse [ou charia, ce qui restreindrait la marge d’interprétation
des sources historiques par les jurisconsultes et restreindrait donc leur rôle],
leur rejet des idées démocratiques et de la participation politique. Cela s’explique
en premier lieu par leur aversion pour tout ce qui est nouveau. La pensée
religieuse traditionnelle stipule l’obéissance au pouvoir en place et se méfie
de l’esprit critique, parce qu’elle craint par-dessus tout que la communauté des
croyants se divise. Et ses tenants redoutent, bien sûr, que le débat critique
remette en question leur rang et leurs privilèges financiers et politiques. L’idée
d’obéissance au pouvoir en place est lourde de sens, puisque la légitimité du
pouvoir et celle des théologiens sont liées, l’une et
l’autre formant les deux faces d’une même médaille.
Chaque année, au mois de ramadan, se répète
la campagne d’hostilité contre le feuilleton télévisé Tash
ma tash [Ça passe ou ça casse, diffusé pour la première
fois en 1993]. Certains de ses acteurs ont fait l’objet d’attaques virulentes
dans les mosquées et sur Internet. On est allé jusqu’à dire que ce feuilleton
transgressait la doctrine religieuse. Pour qui veut bien les examiner avec un
minimum d’objectivité, toutes ces accusations sont sans fondement. Tash ma tash, à l’instar des
religieux, bénéficie d’une grande popularité. Comment réconcilier la popularité
du premier avec celle des seconds ? Les religieux ne se posent pas la question,
ce qui reviendrait à reconnaître implicitement la légitimité populaire de ce
feuilleton.
Ils risquent d’entraîner le pays vers
l’abîme
Le scénario, le jeu des acteurs, la crédibilité
des personnages ou encore le décor peuvent faire l’objet
de critiques, mais, en Arabie Saoudite, celles-ci sont purement idéologiques. Elles
révèlent que certains n’ont pas encore compris que l’art est une des
principales sources de transformation sociale. Cela s’explique aussi par l’absence
de professionnels de la critique artistique. Aussi les seuls commentaires que l’on
peut entendre à propos d’une œuvre proviennent-ils des religieux, qui n’ont
pourtant aucune compétence en la matière. Tous les sujets peuvent faire l’objet
de débats. Tout peut être soumis à des considérations doctrinales religieuses,
puisqu’il faut respecter la liberté d’opinion et de pensée. Mais les religieux
ont une attitude dogmatique qui interdit tout débat. A les en croire, ils sont
les garants de la religion et de la vertu, et tous ceux qui ne partagent pas
leur avis sont des ennemis de la religion, des propagateurs du mal et de l’hérésie.
Le problème des religieux, c’est qu’ils
refusent l’idée selon laquelle l’Histoire va de l’avant et n’a
aucune raison de s’arrêter à telle ou telle époque. Ils sont incapables d’analyser
la réalité et ne savent réagir que par le rejet et l’invective. Cela explique
leur crispation et leurs réactions épidermiques démesurées. La pensée
religieuse, si elle peut encore s’appuyer sur le prestige de la religion et des
sciences religieuses, est en fait dépassée et risque d’entraîner la société vers
l’abîme.
Al Ittihad
Courrier International