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27
Décembre 2006
Le président pakistanais veut libéraliser
l'éducation
À Lahore, étudiants modérés et radicaux s'opposent sur les réformes imposées par Pervez Musharraf pour lutter contre l'islamisation.

A
Karachi, en novembre dernier, des militants de l'Islam Jamiat-e-Talaba
manifestent
contre les Etats-Unis.
Le mouvement rassemblerait entre 10 et 30% des étudiants pakistanais.
.
« LA COHÉSION sociale est en train de
voler en éclats au Pakistan, tout ça au nom de la soi-disant»modération éclairée*
de Musharraf. Il n'y a qu'à voir ce qui se passe chez
les étudiants ! ». Samee Uzair
Khan, professeur de droit à l'université du Pendjab à Lahore (est du Pakistan),
n'a pas de mots assez durs pour condamner la « libéralisation » de la société entreprise
par le Président Pervez Musharraf.
Dernière tentative d'Islamabad de faire du Pakistan un pays plus tolérant et
moins théocratique, la réforme de l'enseignement et sa révision des manuels
scolaires. « Sous la pression des États-Unis, bien sûr », fulmine Samee Uzair Khan, qui se fait
l'apôtre des valeurs traditionnelles de l'islam, « seule trame véritable de la
nation pakistanaise ». D'ailleurs, claironne-t-il, il résistera aux réformes.
« Nous ne voulons pas que nos enfants
deviennent de simples maulvis (religieux islamiques),
plaide pour sa part Javed Ashraf,
le ministre de l'Éducation d'Islamabad. Nous voulons également en faire de bons
citoyens. » Pour cela, estime cet ancien chef de l'ISI,
les services secrets pakistanais, les écoles et les universités doivent décourager
les élèves de s'enfermer dans une dangereuse bigoterie. Bref, alors que les
nouveaux manuels scolaires ne sont pas encore sous presse, la bataille fait rage au Pakistan. « Libéraux » contre « conservateurs »
; islam modéré contre islamisme.
L'université du Pendjab en est le parfait
laboratoire. L'enjeu est colossal. Il s'agit ni plus ni moins de « gommer » l'islamisation
du pays qu'avait parfaitement réussie, dans les années 1980, le général Zia ul-Haq. Samee Uzair
Khan a choisi son camp. « Les étudiants sont en train de perdre tous leurs repères.
Résultat, les garçons courent après les filles, tous ne cherchent qu'à flirter »,
lance-t-il. Poursuivant : « Depuis le 11 septembre 2001, le gouvernement a
changé. Je ne suis pas contre les réformes, mais elles doivent se faire dans
les limites de la charia (la loi islamique) et dans le respect de nos
traditions. »
Les fenêtres du bureau du professeur
de droit donnent sur les pelouses bien entretenues du nouveau campus. On ne
peut guère rêver plus tranquille. Les filles se promènent entre elles, discrètes,
le foulard bien arrimé sur la tête. Les garçons s'affairent de leur côté,
certains en jeans, d'autres en shalwar kamiz, longue chemise tombant sur un pantalon bouffant. Les
deux groupes s'évitent soigneusement. Ni musique, ni chahut. Où est la
subversion tant redoutée ?
Elle est étouffée, du moins en partie,
par les brigades de l'Islami Jamiat-e-Talaba
(IJT), la force estudiantine du Jamaat-e-Islami, l'un
des plus influents partis islamistes du Pakistan. Véritable police de « répression
du vice et de promotion de la vertu », les étudiants affiliés au IJT ne sont
pas les plus nombreux sur le campus. Entre 10 % et 30 % selon les sources. « Mais,
affirme un membre du IJT, 70 % des étudiants nous soutiennent ». Comment savoir
s'il a tort ou raison, alors que les étudiants ont peur de répondre.
Le Coca-Cola est banni
« L'université du Pendjab reste très
politisée. Depuis quarante ans, elle est considérée comme une forteresse de
l'islam, et elle est toujours noyautée par le IJT », affirme Ali Waqar, journaliste au quotidien Daily
Times. Il n'y a pas si longtemps, des étudiants, pris en flagrant délit de
mixité, tout intellectuelle soit-elle, ont été battus par « la police des
moeurs » du IJT. Le Coca-Cola est banni des cafétérias du campus. Pas de flirt,
pas d'alcool, pas de musique, pas de sodas d'inspiration occidentale... Le général
Musharraf aura du mal à s'emparer de ce bastion. En
mars dernier, c'est aussi aux portes de l'université du Pendjab que les
manifestations contre les caricatures de Mahomet, publiées par un quotidien
danois, ont été les plus virulentes. Elles avaient même fait un mort.
Une chose est sûre, les étudiants sont sur
leurs gardes, les professeurs modérés aussi. « Je n'évite pas les filles, nous
nous parlons même dans les salles de classes, affirme, un peu gêné, Ahsan, étudiant en histoire. Mais il ne serait pas
convenable que nous allions ensemble au cinéma. Même prendre tout simplement un
café avec des filles serait contraire à l'islam. »
Kurshad
Ahmad termine son doctorat d'histoire. « Musharraf a
effectué un tournant à 180 degrés en ce qui concerne la religion, dit-il. Aujourd'hui,
il veut occidentaliser l'islam, et le Pakistan tout entier. De quel droit ? » Certes,
affirme-t-il, « il ne faut pas talibaniser l'islam ni
le Pakistan, mais nous ne devons pas non plus copier l'Occident ». Dans les
couloirs de l'un des bâtiments réservés aux garçons, on peut lire sur des
autocollants : « Le djihad mène droit au paradis »...
Nous ne sommes pourtant pas dans une
madrasa, mais dans l'une des plus anciennes universités du sous-continent. Créée
du temps du « Raj » britannique, elle a formé et
continue de former une partie de l'élite pakistanaise. Et si les 25 000 étudiants
qui vivent et étudient sur le nouveau campus ne sont ni de futurs talibans, ni
des djihadistes en partance pour l'Afghanistan ou le
Cachemire, ils ne cachent pas leur hostilité à la « modération éclairée » de Musharraf.
Ce sont pourtant les États-Unis, soutenus
par les Britanniques, qui ont pressé Musharraf de réformer
l'éducation au Pakistan, promettant même pour cela une aide de plusieurs
millions de dollars. Si la greffe prend, malgré la résistance des islamistes,
les Anglo-Saxons pourront s'enorgueillir d'avoir remporté une vraie victoire en
Asie du Sud dans leur lutte contre le terrorisme.