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26
juin 2006
Pour éviter "l'Eurabia"
Mai Yamani
Pourquoi
les jeunes musulmans d'Occident sont-ils influencés par le radicalisme ? Qu'est-ce
qui dans le vécu de la génération montante de musulmans en Occident conduit une
petite minorité d'entre eux à considérer la violence comme une solution à leurs problèmes économiques et politiques et le suicide
comme une récompense et une voie de salut ?
La
Grande-Bretagne, qui va bientôt marquer l'anniversaire des attentats qui ont
frappé Londres l'année dernière, constitue un cas d'école pour rechercher la réponse
à ces questions. Pour les jeunes musulmans britanniques, notre monde globalisé remet
en question leurs croyances fondamentales, les déstabilise dans leur identité et
de ce fait les pousse à une réaction de défense. En
Grande-Bretagne, les citoyens britanniques jouissent de la liberté d'expression
et les droits des minorités sont protégés, ce dont les jeunes musulmans tirent
pleinement profit. Ils utilisent cette liberté pour resserrer les liens
familiaux et culturels qui les rattachent au monde fermé de l'identité musulmane
dont ils ont héritée, notamment en matière politique.
Beaucoup
de jeunes musulmans se sentent profondément concernés par ce qui se passe dans
le monde arabo-musulman et ils voient la même chose
que nous : une région paralysée, dominée par des régimes autocratiques et
corrompus. Mais ils constatent également que chacun de ces pays tour à tour est
menacé ou en proie au chaos et que gronde une vague d'hostilité sans précédent
envers l'Occident. L'Afghanistan, l'Irak, la Palestine et maintenant l'Iran : tous
semblent servir de cible dans le cadre de la "guerre contre le terrorisme".
De ce fait, les choix stratégiques de l'Occident paraissent dans leur essence
anti-islamique à un grand nombre de jeunes musulmans.
Dans
les universités, dans les mosquées et sur les sites Internet, la situation au
Moyen-Orient est au centre des préoccupations des jeunes musulmans de Grande-Bretagne.
Même si la plupart ne soutiennent pas le président pakistanais Moucharraf, le président égyptien Moubarak ou la famille Al-Saoud d'Arabie saoudite, ils estiment que les critiques
que l'Occident formule à leur encontre sont pure hypocrisie destinée à les
manipuler et à les marginaliser - car l'Occident ne veut pas réellement pousser
ces régimes trop loin.
Internet,
les antennes paraboliques et les voyages relient ces jeunes musulmans à une
communauté avec laquelle ils peuvent partager leur vision et leur colère. La
technologie accroît la tension qui existe entre le fonctionnement d'une société
moderne et libre et ce qu'ils perçoivent comme une vaste conspiration contre
les musulmans. Il en a résulté une coupure entre les espoirs des jeunes
musulmans en une vie réussie en Occident et les aspirations qu'ils ont pour
leurs frères et sœurs en religion qui ont souffert de tant de grosses déceptions.
Les
jeunes musulmans de Grande-Bretagne (et ailleurs en Occident) qui doivent
louvoyer entre les différents aspects souvent contradictoires de leur identité se
répartissent pour l'essentiel en trois groupes :
ceux qui ont une attitude laïque et pragmatique qui fait de l'islam une
question d'ordre privée, ceux qui ont une attitude conservatrice qui concilie
la culture et la religion musulmane et les liens familiaux avec la culture
britannique, ceux qui ont une attitude radicale modelée par la perception d'une
contradiction entre la politique étrangère de leur nouvelle patrie et le développement
du monde musulman. Les courants messianiques en provenance du Moyen-Orient
atteignent les écoles et les mosquées et contribuent à pousser les jeunes
musulmans vers le radicalisme. L'un de ces courants vient du système éducatif
wahhabite d'Arabie saoudite qui est fondé sur le concept de al-wala’
wa al bara’, la loyauté au
système et l'hostilité aux infidèles. Cet enseignement qui est exporté vers
l'Occident grâce à d'importants subsides saoudiens est lourdement ponctué de dénonciations
des infidèles et d'appels au djihad. Conçu pour renforcer la légitimité de la
monarchie saoudienne sur le plan intérieur, en Occident il endoctrine les
jeunes musulmans en répandant des valeurs en contradiction à celles d'une société
libre et ouverte.
Le
gouvernement britannique commence à avoir conscience du danger et il essaye de
réagir à l'encontre des écoles et des mosquées qui prêchent la haine. Malheureusement,
cette répression est purement réactive et à courte vue, sans claire vision à long
terme de ce que pourrait être une éducation musulmane en Occident. Aussi, cette
répression a surtout pour conséquence d'alimenter la crainte des jeunes musulmans
d'être stigmatisés et persécutés.
La
réaction du gouvernement britannique est inappropriée, car il range tous les
musulmans dans la même catégorie. Classant les gens sur la base de leur
appartenance religieuse, il fait fi des différences quant à leur sentiment
d'identité nationale ou à leur degré d'orthodoxie. Cette politique fait le jeu
des radicaux, car elle confère à l'islam une place centrale dans la définition
de l'identité.
Cela
rappelle ce qui se passe dans les 22 pays arabes dans lesquels l'orthodoxie
religieuse empêche l'expression de toute opposition politique démocratique. Dans
ce contexte, les mosquées sont le seul espace publique dans lequel une
expression politique est possible. Malheureusement, la politisation des mosquées
est aussi devenue la norme en Angleterre.
Il
n'y a pas de raison pour que la radicalisation et la terreur islamiste
continuent à se répandre en Occident. Quelles que
soient les déceptions qu'ils peuvent avoir en raison de la politique étrangère
des pays occidentaux, les jeunes musulmans d'Occident vivent indéniablement
dans un environnement démocratique. Ils cherchent peut-être aujourd'hui à renforcer
leur identité musulmane, mais ayant appris à questionner l'autorité, il est
difficile de leur faire accepter des traditions familiales ou religieuses trop
rigides. Comme les autres jeunes gens autour d'eux, ils veulent être maîtres de
leur destin.
Ils
veulent réformer l'islam, notamment en Occident. Ils font référence aux mêmes
textes religieux, mais ils les interprètent et les appliquent dans la vie
quotidienne selon leur propre point de vue. Ils commencent lentement à servir
d'exemple au Moyen Orient, en dépit de la répression sévère exercée par les
autorités.
Les
hommes politiques occidentaux doivent reconnaître les liens entre politique étrangère
et situation intérieure et envisager sérieusement de soutenir l'expression légitime
des démocrates dans les pays musulmans, ainsi leur politique semblera moins
hypocrite. Ils doivent aussi veiller à ce que les citoyens musulmans ne soient
pas victimes de discrimination, notamment dans leur carrière professionnelle.
En
résumé, il faudrait que les jeunes musulmans qui vivent dans les pays
occidentaux aient le sentiment que ces derniers respectent les principes démocratiques,
tant dans leur politique étrangère qu'à l'intérieur de leurs frontières. C'est
alors seulement que les attentats suicides passeront pour une obscénité et que
le désespoir cessera d'alimenter le terrorisme.
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Mai
Yamani, auteur de Cradle of
Islam (Le Berceau de l’islam), est un chercheur de Chatham House, au Royal Institute of International Affairs.
Copyright:
Project Syndicate, 2006.
Traduit
de l’anglais par Patrice Horovitz