28
avril 2006
Le Liban au risque de la
manipulation
Depuis quelques semaines, les
politiciens libanais appartenant à des groupes aussi divers que le Hezbollah et
les Forces libanaises chrétiennes se rencontrent de temps en temps dans le
cadre d'un "Dialogue national". Leur premier objectif est de forger
un consensus sur l'avenir du Liban après le retrait de l'armée syrienne qui a
eu lieu l'année dernière. Mais ce dialogue a surtout montré que la politique
libanaise continue à se jouer hors du Liban.
Le régime syrien du président Bachar El Assad conserve une énorme
influence sur l’État libanais, notamment en ce qui concerne les questions de sécurité,
les services secrets, l'armée et la police, pour ne pas mentionner son alliance
avec la puissante milice du Hezbollah. Les soldats syriens ont quitté le Liban
il y a un an, mais le régime d'El Assad n'a jamais
accepté son retrait du Liban et il cherche à reconquérir une certaine forme d'hégémonie
sur le pays.
La position syrienne est rendue plus
difficile du fait de l'enquête de l'ONU, qui l'accuse d'être impliquée dans
l'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafiq
Hariri, le 14 février 2005. Les alliés libanais de la Syrie veulent améliorer
les liens entre les deux pays, mais l'assassinat de Hariri ne leur permettra
sans doute pas d'avoir gain de cause. Pour le moment, les partis libanais ont
convenu de ne pas laisser le pays servir de base pour menacer de quelque manière
que ce soit le régime syrien.
En même temps, l'Egypte et l'Arabie
saoudite veulent à tout prix éviter la chute du régime d'El Assad.
Officiellement ces deux pays se montrent favorables à l'enquête de l'ONU, mais
en privé, leurs dirigeants ont lourdement incité le gouvernement libanais à relâcher
la pression sur la Syrie. Au Liban, les adversaires de la Syrie ont résisté à cette
exigence, mais la position de l'Egypte et de l'Arabie saoudite montre que les
dirigeants arabes ne souhaitent pas la chute des autres despotes de la région.
L'attitude de l'Egypte et de l'Arabie
saoudite diffère on ne peut davantage de celle des deux puissances occidentales
très influentes au Liban, les USA et la France, qui soutiennent l'enquête de
l'ONU, où qu'elle mène. Néanmoins, ces quatre pays conviennent que l'influence
syrienne au Liban doit être contenue, et ils se montrent favorables, au moins
en théorie, au désarmement du Hezbollah exigé par la résolution 1559 du Conseil
de sécurité, même si leurs points de vue divergent sur la manière d'y parvenir.
Un autre problème régional, le cycle
de violence sans fin entre sunnites et chiites en
Irak, marque aussi la politique intérieure libanaise. Les sunnites et les
chiites libanais - les deux principales communautés du pays en raison de leur
poids démographique et des soutiens dont elles disposent dans la région - sont
loin d'en être à ce stade, mais depuis peu la tension politique est palpable
entre elles. Hariri était le principal dirigeant politique sunnite, et après
son assassinat, les deux communautés ont adopté des positions diamétralement
opposées à l'égard de la Syrie.
Le fossé entre chiites et sunnites au
Liban traduit des divergences régionales bien plus larges entre la majorité des
pays arabes ( notamment l'Arabie saoudite) qui sont sunnites et soutiennent
Saad Hariri, le fils du Premier ministre assassiné, et l'Iran qui soutient le
Hezbollah. En Arabie saoudite, les chiites sont concentrés dans l'est du pays
qui recèle l'essentiel des gisements pétroliers et les Saoudiens craignent que la discorde entre chiites et sunnites en Irak ne s'étende
dans le monde arabe et ne les atteigne. C'est pourquoi Riyad a encouragé Hariri
à ne pas rompre le dialogue avec le Hezbollah, la principale force au sein de
la communauté chiite libanaise.
Hormis cette préoccupation, l'Arabie
saoudite et l'Egypte craignent que si l'Iran parvient à détenir l'arme nucléaire,
cela n'aboutisse à une domination de la région par les chiites. S'ajoute à cela
la tension entre l'Iran et les USA, alimentée par la controverse sur le nucléaire
et le conflit en Irak. Les pays arabes se trouvent pris en sandwich entre les
deux, comme les Libanais, qui craignent de payer le prix en cas d'attaque américaine
ou israélienne contre les installations nucléaires iraniennes. Car le Hezbollah
pourrait alors attaquer Israël à partir du sud du Liban.
Le Hezbollah interprète la résolution
qui demande de son désarmement comme un complot du gouvernement Bush pour
l'affaiblir et afficher la suprématie américaine dans la région. Il refuse de désarmer
face à ce qu'il appelle la "menace israélienne", mais il a tellement
de fois modifié la définition qu'il donne de cette menace que l'on peut se
demander s'il renoncera jamais aux armes. Il a accepté récemment d'inscrire
cette question sur l'agenda des négociations de politique intérieure - peut-être
parce que l'Iran ne veut pas que cela devienne une cause de tension dans le
pays - mais il est improbable qu'elles débouchent sur un véritable désarmement,
au moins à court terme.
Enfin, les Libanais doivent non
seulement manœuvrer en fonction de considérations de politique régionale et
internationale, mais ils doivent aussi prendre en compte la politique intérieure
américaine. Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur la guerre en Irak, on
doit convenir que la présence américaine dans ce pays a aidé le Liban à déjouer
les tentatives de la Syrie pour remettre pied au Liban, et celles de certains
pays arabes visant à contraindre le Liban à composer avec un régime qui ne
s'accommode pas de sa souveraineté. Si les USA se retirent véritablement de
l'Irak, ils risquent de devenir indifférents à la situation libanaise. Dans ce
cas, qui d'autre que la Syrie et l'Iran en retireront les bénéfices ?
Un tel aboutissement serait sans doute
satisfaisant pour certains éléments de la société libanaise, en particulier le
Hezbollah. Mais la grande majorité des Libanais veulent d'un Liban en paix, qui
échappe à l'isolation et à l'activisme qui caractérisent
l'Iran et la Syrie. Malheureusement le Liban a toujours été ballotté par son
environnement et une fois de plus, contre la volonté des Libanais, il risque de
servir d'arène à des conflits régionaux destructeurs.
* Michael Young est un analyste
politique spécialisé dans le Moyen-Orient. Il est basé à Beyrouth.
Copyright:
Project Syndicate, 2006.
Traduit
de l’anglais par Patrice Horovitz