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30
avril 2006
Le tournant de Tchernobyl
Mikhail Gorbachev
La catastrophe de Tchernobyl dont
c'est le 20° anniversaire ce mois-ci a peut-être été la véritable raison de
l'effondrement de l'Union soviétique il y a cinq ans, davantage même que la
perestroïka que j'ai initiée. Elle a marqué un tournant historique. Il y a un
avant et un après Tchernobyl, très différents l'un de l'autre.
Le Politburo s'est réuni le matin même
du 26 avril 1986, jour de l'explosion sur le site de la centrale nucléaire de
Tchernobyl, pour discuter de la situation. Il a aussitôt créé une commission
gouvernementale pour veiller à ce que les mesures nécessaires soient prises,
notamment en ce qui concerne la santé de la population avoisinante. Et l'Académie
des sciences a également missioné
un groupe de scientifiques réputés dans la région de Tchernobyl.
Le Politburo n'a pas disposé immédiatement
de toutes les informations voulues sur la situation après l'explosion. Mais il
y a eu un consensus général en son sein pour les rendre publiques, au fur et à mesure
qu'elles nous parvenaient. C'était dans la ligne de la glasnost qui avait déjà commencé
en Union soviétique.
Les accusations selon lesquelles le
Politburo aurait camouflé des informations sont erronées. J'estime d'autant
plus qu'il n'y a pas eu rétention délibérée de l'information, que tous les
membres de la commission gouvernementale qui ont visité les lieux après la
catastrophe et passé la nuit en Polésie, près de Tchernobyl, ont consommé sans
aucune précaution particulière la nourriture et l'eau à leur disposition et se
sont déplacés sans appareil respiratoire, à l'instar de toutes les autres
personnes qui travaillaient là. Si les responsables locaux et les scientifiques
avaient eu connaissance de l'ampleur de la catastrophe, ils n'auraient sûrement
pas agi ainsi.
Tout le monde ignorait la vérité,
c'est pourquoi toutes nos tentatives pour obtenir un état précis de l'étendue
de la catastrophe sont restées vaines. Nous avons cru au début que c'est
l'Ukraine seule qui subirait les conséquences de la situation, mais la Biélorussie
au nord-ouest a été encore plus durement touchée, et la Pologne et la Suède ont
également été atteintes par les retombées.
Le monde ayant appris l'accident par
des scientifiques suédois, on a eu l'impression que nous cachions quelque chose.
Mais nous n'avions rien à cacher, car nous sommes restés pendant 36 heures sans
information. Ce n'est que quelques jours plus tard que nous avons appris qu'il
ne s'agissait pas d'un simple accident, mais d'une véritable catastrophe : l'explosion
du quatrième réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl.
Lorsque les premières informations sur
Tchernobyl ont été publiées par la Pravda le 28 avril, la situation était
encore très confuse. Par exemple, au moment où le réacteur a explosé, c'est
l'eau qui a servi à maîtriser aussitôt le feu, ce qui a contribué à disséminer
des particules radioactives dans l'atmosphère, aggravant ainsi la situation. Nous
avons pris des mesures pour venir en aide à la population à proximité que nous
avons évacué et plus de 200 organisations médicales étaient sur place pour
mesurer l'irradiation qu'elle avait subie.
Le contenu du réacteur nucléaire
risquait de s'infiltrer dans le sol pour aboutir dans le Dniepr, la rivière
voisine, mettant en danger la population de Kiev et des autres villes situées sur
son parcours. Nous avons donc commencé à sécuriser les rives du Dniepr et à procéder
à la désactivation totale de la centrale de Tchernobyl. Des ressources
importantes ont été engagées pour limiter les dégâts, notamment la construction
d'un sarcophage destiné à recouvrir le quatrième réacteur.
Plus que toute autre chose, la
catastrophe de Tchernobyl a ouvert la porte à une liberté d'expression telle,
que le système que nous connaissions ne pouvait plus perdurer. Cela n'a fait
que souligner l'importance de poursuivre la politique de glasnost, et je dois
dire que j'ai commencé à penser en termes d'avant et d'après Tchernobyl.
Le coût de la catastrophe de
Tchernobyl a été colossal, pas seulement du point de vue humain, mais aussi du
point de vue économique. La Russie, l'Ukraine et la Biélorussie en subissent
encore aujourd'hui l'impact. Comme je ne pouvais payer la facture du nettoyage
de Tchernobyl et continuer en même temps à produire des armes, on a dit que le
coût financier de Tchernobyl a été tel qu'il a mis fin à la course aux
armements.
Mais c'est faux. Mon discours du 15
janvier 1986 est bien connu dans le monde entier. J'ai parlé de désarmement, y
compris en ce qui concerne l'arme nucléaire, et j'ai proposé la suppression de
tout armement nucléaire sur la planète pour l'an 2000. J'estimais avoir la
responsabilité morale de mettre fin à la course aux armements. Mais c'est la
catastrophe de Tchernobyl qui m'a vraiment ouvert les yeux : elle a montré quelles
pouvaient être les terribles conséquences du nucléaire, même en dehors d'un
usage militaire. Cela permettait d'imaginer plus clairement ce qui pourrait se
passer après l'explosion d'une bombe nucléaire. Selon les experts
scientifiques, un missile nucléaire tel que le SS-18 représente l'équivalent d'une
centaine de Tchernobyl.
Malheureusement, le problème de
l'armement nucléaire n'est pas résolu. Les pays qui en disposent, ceux qui
forment le "club nucléaire", ne sont pas pressés de s'en débarrasser
; bien au contraire, ils continuent à perfectionner leur arsenal. Et ceux qui
ne l'ont pas veulent se l'approprier, avec l'idée que le monopole du club nucléaire
représente un danger pour la paix du monde.
Le 20° anniversaire de Tchernobyl doit
servir au monde entier à ne pas oublier la terrible leçon de 1986. Nous devons
faire tout ce qui est en notre pouvoir pour veiller à la sécurité des
installations nucléaires et développer des sources d'énergie alternatives. Les
principaux dirigeants de la planète en parlant de plus en plus, on peut espérer
que la leçon de Tchernobyl a été retenue.
Dernier dirigeant de l'Union soviétique,
Michael Gorbachev préside aujourd'hui la Fondation Gorbachev à Moscou et la Croix verte internationale.
Copyright: Project Syndicate,
2006.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz