30 Novembre 2006

 

 

 

 

 

Chiites du Bahreïn : le pari risquée de la participation politique

Philippe Mischkowsky

 

"Si les espoirs suscités par ces élections seront déçus, que l'on ne me demande pas de contrôler la colère qui montera alors dans la population", avait déclaré Ali Salman lors de son dernier meeting électoral, en milieu de semaine dernière. Ali Salman est le très charismatique chef de la principale organisation chiite du Bahreïn, le Wifaq (Entente), opposée à la monarchie des Al Khalifa. Aux dernières législatives, en 2002, il avait appelé à l'abstention, mais cette fois-ci, il a décidé de participer à ce que le régime se plaît à appeler "les fiançailles démocratiques". Cette décision semble avoir été payante puisque sur les dix-sept candidats présentés par le Wifaq, seize ont été élus dès le premier tour et le dix-septième est en ballottage favorable. Et Ali Salman a été plébiscité avec 84%.

 

 

      Ali Salman

 

Le lendemain de son triomphe, l'étoile montante de la vie politique bahreïnie improvise une conférence de presse au siège de son mouvement. Et là, il se montre moins combatif que lors de la campagne. Il déclare que le Wifaq "souhaite être une opposition constructive" et évite soigneusement de nommer par leurs noms les sujets brûlants. Pas un mot sur le principal sujet qui agite la population du pays depuis septembre dernier, le fameux rapport Bandar, d'après un conseiller d'origine soudanaise et de nationalité britannique. Travaillant au sein d'un ministère, il avait accumulé des documents démontrant, selon lui, des méthodes peu avouables de gouvernance : diviser l'opposition, y compris en aiguisant les tensions confessionnelles, décrédibiliser l'opposition en la faisant apparaître comme radicale, y compris en infiltrant les manifestations par des agents-agitateurs, procéder à des naturalisations ciblées de travailleurs immigrés indiens, pakistanais ou bengalis afin de modifier les équilibres démographiques dans un sens favorable au régime. Ce rapport contient d'innombrables documents embarrassant pour le régime. Pire, ses conclusions rejoignent le sentiment d'une grande partie de la population d'être gouvernée par une clique sans foi ni loi qui recourt à des moyens digne d'un régime colonial pour se maintenir au pouvoir. Car la majorité de la population est chiite (environ 60%) tandis que la famille royale est sunnite.

 

Face à de telles charges et alors que le régime se contente depuis deux mois d'interdire à la presse d'évoquer le sujet, pourquoi Ali Salman ne profite-t-il pas de sa consécration électorale pour aborder le sujet ? Lui, qui avait participé, comme la plupart des hommes de sa génération – il n'a que 39 ans – à "l'Intifada chiite" qui avait agité le pays tout au long des années quatre-vingt-dix et qui avait fait des dizaines de morts ? "Chaque sujet doit être abordé en son temps", nous répond Jassem Hussein, autre élu du Wifaq, quand nous l'interrogeons là-dessus. "Nous reviendrons sur ce rapport une fois que le Parlement sera définitivement installé", promet-il.

 

En attendant, ce rapport circule par centaines sous forme de CD-roms, recopiés et distribués à la population par les forces de l'opposition. Par exemple par les sympathisants du mouvement Al-Haq (le Droit, acronyme de Mouvement des libertés et de la démocratie), une scission du Wifaq qui a refusé de participer aux élections. A la veille du scrutin, ce mouvement a organisé une manifestation pour demander une enquête internationale sur ce sujet. Ils ne sont que quelque mille cinq cents, mais ils sont motivés. "A bas le gouvernement !", scande la foule, puis "démission, démission" quand le cortège arrive devant le siège du Premier ministre Khalifa ben Salman Al Khalifa, en poste depuis trente-cinq ans et qui est considéré par beaucoup comme le véritable homme fort du régime, bien plus que le roi Hamad ben Issa Al Khalifa. "Montrons aux journalistes occidentaux présents ici que nous, peuple du Bahreïn, sommes civilisé, marchez bien dans le rang et criez de toutes vos forces 'Down down gouvernment !'", invite le mégaphone. Il faut dire que, d'après les organisateurs, la présence de journalistes occidentaux leur a épargné une intervention massive et musclée de la police. "Gouvernement conspirationniste, gouvernement colonialiste !" scande encore la foule, en allusion au fait que la famille des Al Khalifa a envahi l'île à la fin du 18e siècle et est considérée depuis par beaucoup des chiites comme des occupants. Beaucoup ici comparent le régime à Israël et la population chiite aux Palestiniens. Le soir, dans un faubourg chiite de la capitale, quelques pneus et bennes ordures sont brûlés au cri "Khalifa démission" et même "mort à Khalifa" par une vingtaine à cinquantaine de jeunes avant que la police n'intervienne pour arrêter au hasard une bonne dizaine de personne présentes – y compris des pères de famille voulant calmer le jeu. L'incident est mineur, surtout ici au Bahreïn habitué à des manifestations autrement plus importantes, mais révélateur du fait que ces jeunes – entre quinze et vingt ans selon les témoignages recueillis dans le quartier –se voient volontiers en continuateurs de leurs aînés de l'intifada chiite dont les deux premiers "martyrs" sont enterres justement ici, dans ce quartier de Sanabis dont l'apparence populeuse est très loin de l'idée que l'on se fait habituellement d'une pétromonarchie arabe. Leurs tombes sont richement fleuries et surmontées d'un drapeau noir (couleur du chiisme) et leurs portraits peints sur les murs, dans une course constante avec les autorités qui font repeindre derrière.

 

Cette martyrologie est commune aux deux mouvements, Al-Wifaq et Al-Haq. Communs sont aussi les objectifs que les deux mouvements s'assignent : une révision de la constitution et une plus grande justice sociale. C'est sur l'opportunité de mener ce combat à l'intérieur du système ou non que se font les divergences. Le chef d'Al-Haq, Hassan Mushaima, se montre sévère à l'égard du Wifaq et d'Ali Salman. "Il est prêt à faire toutes les concessions possibles pour entrer dans le jeu", estime-t-il. "Le fait qu'il ait participé à ces élections donne au régime une apparence trompeuse de démocratie. Quant à notre mouvement, il s'en tient à la constitution de 1973 et à la charte nationale de 2001. C'est tout." La charte nationale avait été proposée par le roi en 2001 afin de réconcilier le régime avec la population. Elle avait été adoptée par référendum à une écrasante majorité (98%), mais un an plus tard, le roi a promulgué unilatéralement une nouvelle constitution largement en deçà des espoirs démocratiques qu'il avait lui-même suscités. L'un des principaux griefs faits au régime est que le Parlement élu doit partager la compétence législative avec une seconde chambre qui, elle, est entièrement nommée par le roi. Autrement dit, même en cas de victoire de l'opposition au Parlement, celle-ci restera impuissante à imposer son agenda.

 

      Hassan Mushaima

 

Lors d'un rassemblement de des sympathisants d'Al-Haq dans la modeste maison de Hassan Mushaima à Jidhafs, bastion du chiisme militant, la petite centaine de jeunes hommes présents ont tout à fait le profil de ce que depuis Khomeiny, on appelle communément les Moustadafines, les déshérités*. La plupart sont chômeurs, beaucoup dans l'impossibilité de fonder un foyer pour cause de pénurie de logements abordables. Ils sont presque tous trentenaires et ont participé à l'intifada chiite dans les années quatre-vingt-dix, beaucoup avaient fait de la prison ou subi des tortures. Devant le journaliste français qui fait irruption dans cette assemblée, ils plaident leur cause. L'un dit qu'il boîte suite à une blessure par balles, d'autres que la prison les a empêchés de poursuivre leur scolarité, d'autres encore qu'ils ne trouvent pas d'emploi parce qu'ils sont fichés par la police. Sont-ils radicaux ? Non, répondent-ils, ils ne veulent simplement pas avoir sacrifié leur jeunesse pour rien et rentrer dans le rang alors que, selon eux, le régime n'a rien lâché. "La démocratie que nous avons ici, c'est du décor pour plaire à l'Occident", disent-ils. "Le gouvernement nous dit qu'il ne faut pas manifester pour ne pas donner de mauvaise image de notre pays. Cela découragerait les investisseurs internationaux et diminuerait encore plus nos chances de trouver un emploi", explique Hassan. "Mais moi, de toutes façons, je n'ai rien vu de ces investissements, ni bénéficié des privatisations, ni profité de l'accord de libre-échange conclu avec les Etats-Unis en 2005. Tout cela va dans les poches des grands, de ceux qui sont proches du régime."

 

Jassem Hussein, conseiller économique du Wifaq n'est pas de cet avis. Lui aussi fraîchement élu et parfaite incarnation du technocrate, il se montre convaincu des bienfaits du libéralisme économique. Selon lui, cet accord stimule la croissance et l'enrichissement bénéficiera à terme à tout le monde. Il faut dire que le régime peut se targuer de bons chiffres : Le Bahreïn est le premier pays arabe dans le classement mondial du PNUD pour le développement humain (au 40e rang), et ce alors que ses richesses pétrolières sont incomparablement moindres que dans les autres pétromonarchies arabes. De même, les libertés publiques sont largement mieux respectées qu'ailleurs dans la région et la société civile fait preuve d'une grande vitalité. Pourtant, c'est ici que la cassure entre le régime et la population est particulièrement grande.

 

C'est cette méfiance  qui fait que le mouvement Al-Haq trouve un large écho bien au-delà de ses propres rangs. Beaucoup de chiites ont voté pour un candidat du Wifaq tout en se montrant sensibles aux arguments d'Al-Haq et beaucoup des membres d'Al-Haq ont été déchirés entre leur conviction pro-boycott et leur désir de voter pour un de leurs anciens camarades. Pour l'instant, les faits semblent donner tort à Al-Haq et Hassan Mushaima puisque son appel au boycott est largement resté sans effet et que la participation électorale a été importante (72%). C'est Ali Salman qui semble avoir eu raison. Il a remporté un triomphe électoral et est accueilli comme une vedette partout où il va, y compris par les journalistes occidentaux qui sont intrigués par ce jeune homme qui porte le turban avec une élégance inégalable, enchaîne les conférence de presse et réunions électorales sans jamais déraper et se montre attentif aux dizaines de journalistes et admirateurs qui l'assaillent. Pendant ce temps, Al-Mushaima prédit que cette participation électorale n'aura servi à rien, qu'aucune réforme en profondeur ne sera possible et que la déception finira par lui donner raison. Qui des deux hommes l'emportera, le jeune qui parie sur le compromis historique entre le régime et l'opposition ou le représentant de la veille garde, radical et intransigeant ? Ali Salman avait averti le régime en disant qu'il ne pourrait pas contrôler ses partisans si leurs espoirs devaient être déçus. Quant aux électeurs et jeunes militants que nous avons rencontrés, parmi les sympathisants aussi bien d'Al-Haq que d'Al-Wifaq, ils font tous totalement confiance aux futurs députés pour résister à la tentation de se faire acheter par le régime, rester fidèles à leurs causes et réclamer des réformes en profondeur. Mais en même temps, ils ne font aucune confiance en le régime pour céder à ces mêmes revendications. Ali Salman  aura besoin de tout son talent politique pour contredire le pessimisme de Hassan Mushaima.

philippe.mischkowsky@wanadoo.fr

 

 

*Forment-ils pour autant une "cinquième colonne de l'Iran voisin" ? En tout cas, ils insistent lourdement sur leur refus du confessionnalisme, font valoir qu'il y a des sunnites dans leurs rangs et ont fait intervenir un ouléma sunnite appelant à l'unité nationale à la fin de leur manifestation à propos du rapport Bandar. La même chose vaut d'ailleurs pour le Wifaq, qui s'est allié lors de la campagne électorale avec le Waâd, un pôle de mouvements progressistes dont la plupart de membres sont sunnites. Et Ali Salman ne rate pas une occasion de mettre en garde contre les dangers du confessionnalisme. Cela n'a pas empêché qu'un texto de provenance obscure circulait durant la campagne, accusant les chiites de vouloir massacrer les sunnites "comme ils le font déjà en Irak".

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