27 mai 2006

 

 

 

 

Les wahhabites se heurtent aux vieilles pierres de La Mecque 

 Philippe Mischkowsky

 

Les villes saintes de La Mecque et de Médine n'ont pas échappé au puritanisme wahhabite. Iconoclaste au point de se méfier des vieilles pierres, ce courant religieux s'est appliqué à détruire la majeure partie de leur patrimoine architectural. Mais petit à petit, les résistances se manifestent.

  

"Quand les talibans avaient détruit les statues des deux bouddhas à Bamiyan en Afghanistan, le monde entier s'en était ému", rappelle Al-Quds Al-Arabi. Or le fondamentalisme islamique ne s'en est pas seulement pris aux symboles d'autres religions, mais également aux vestiges de l'histoire musulmane elle-même : "En Arabie Saoudite, on peut estimer que près de 90 % des vestiges islamiques ont été détruits par le courant wahhabite, y compris des mosquées, des écoles et des tombes. Quand, en 1924, le roi Abdelaziz ben-Saoud a occupé la ville de La Mecque, l'une des premières choses qu'il ait faite fut de détruire le tombeau de Khadidja, l'épouse de Mahomet, ainsi que celui de son oncle, Abou Taleb. Puis, deux ans plus tard, il a occupé Médine, et là encore l'un de ses premiers actes fut la destruction de tombeaux de proches de Mahomet, dont celui de sa fille Fatima. Et cela continue : à Médine, en 2002, a été détruit le tombeau du fils du sixième imam, Jaâfar al-Sadeq, qui vécut au VIIIe siècle et qui était une grande figure pour les chiites. Et, actuellement, est programmée la démolition du tombeau d'un compagnon de Mahomet qui avait assisté à plusieurs grands moments des premiers temps de l'islam."

 

Pourquoi cet acharnement ? Parce que "la doctrine wahhabite craint par-dessus tout le chirk, l'associationnisme, c'est-à-dire la vénération de tout ce qui n'est pas le Dieu unique. Ainsi, l'idolâtrie de statues, mais aussi la vénération de 'saints' à travers l'édification de tombeaux sont considérées comme une dangereuse dérive par rapport à l'orthodoxie monothéiste", poursuit le quotidien panarabe. Toutefois, l'enjeu n'est pas seulement religieux. Car une grande partie du patrimoine profane a lui aussi été détruit, notamment à Djedda, cette vieille cité marchande sur la mer Rouge, point d'arrivée des pèlerins en chemin vers La Mecque et melting-pot de musulmans venus de tous les pays.

 

Avec sa vieille culture citadine, Djedda irritait les conquérants wahhabites, frustes Bédouins venus du désert : "Le roi Abdelaziz a fondé le royaume et unifié le pays en imposant la doctrine wahhabite. Dans l'histoire, les principaux perdants sont les habitants du Hedjaz (l'ouest du royaume). Selon eux, ils ont fait l'objet d'un projet d'éradication de leur identité de la part des gens venus du Nedjd (centre). Ils font d'ailleurs remarquer que le village d'origine de la famille des Saoud, Diriyah, près de la capitale Riyad, est classé monument historique et entouré de tous les soins. Selon eux, l'affaire n'est pas tant liée au rigorisme religieux qu'à un conflit entre identités régionales", souligne Al-Quds Al-Arabi.

 

Ce qui est nouveau, depuis l'arrivée au pouvoir du roi Abdallah, en 2005, c'est que les débats autour des identités régionales et religieuses s'expriment plus ouvertement. Ainsi, Okaz, le quotidien le plus diffusé du Hedjaz, rapporte un incident mineur et pourtant lourd de sens : "Le directeur de la section locale de la police religieuse a enjoint à la mairie de La Mecque de retirer la plaque indiquant l'emplacement du tombeau de Khadidja, l'épouse de Mahomet. Selon la police religieuse, cette plaque donne au tombeau un caractère sacré, invite à vénérer les morts et confine à l'idolâtrie." Et le commentateur de s'émouvoir : "Cet homme accuse les habitants de La Mecque d'idolâtrie ? Que les hommes de religion de notre ville et les notables de nos grandes familles fassent front contre cette calomnie qui vise à saper notre patrimoine islamique."

 

Une semaine plus tard, réponse cinglante d'un membre éminent du Haut Conseil des oulémas, Saleh bin-Fawzan Al-Fawzan, dans l'autre grand titre régional, le quotidien conservateur Al-Madina : "La police religieuse ne fait que suivre ce qu'a ordonné le Prophète afin de se prémunir contre l'idolâtrie, que ce soit à La Mecque ou ailleurs. Qu'est-ce qui a produit l'idolâtrie chez les peuples, si ce n'est la vénération de pieux ancêtres, l'adoration de leurs images et la valorisation de leurs tombeaux ? Entretenir le véritable patrimoine islamique, c'est maintenir haut ses enseignements, faire valoir ses justes préceptes et s'en tenir au Texte coranique. 

 

 Quant à parler des grandes familles de La Mecque, il y a là une forme d'arrogance répréhensible visant à diviser les musulmans de notre pays entre ceux de La Mecque et les autres."

 

"Les vieux palais de Djedda appartiennent jusqu'aujourd'hui aux grandes familles de la ville", apprend-on dans Al-Madina. Ces familles formaient une sorte d'aristocratie régionale, déclassée depuis par le centralisme égalitaire des wahhabites. "La plupart de ces familles ont quitté le vieux centre" pour s'installer dans des villas des nouveaux quartiers résidentiels, laissant leurs vieilles demeures à l'abandon jusqu'à ce qu'elles s'écroulent, ouvrant la voie à la construction de tours et à la spéculation immobilière. "Sami Nawar, qui est chargé du quartier historique, explique qu'aucune des maisons ne s'est écroulée simplement en raison de son grand âge", rapporte ArabNews. "De nombreux propriétaires n'en prennent pas soin et négligent les mesures anti-incendie les plus élémentaires", précise le quotidien anglophone du royaume.

 

Toutefois, l'attachement à ce patrimoine est partagé par des couches de plus en plus larges de la population. "Les habitants du quartier historique de la ville de Djedda ont demandé aux autorités locales de se préoccuper du patrimoine et de rénover les vieilles demeures et mosquées qui sont en train de tomber en ruine. De nombreux habitants restent toujours très attachés à ce quartier et beaucoup reviennent ici pour songer au bon vieux temps de jadis", explique Al-Madina.

 

Or il existe déjà une loi interdisant les démolitions dans le quartier historique. Mais elle ne résout pas la question de savoir qui financera la rénovation de ces bâtiments à l'abandon depuis des années. En plus de la nostalgie, il faudra donc un facteur économique pour sauver ce qui peut encore l'être. C'est peut-être du secteur touristique que viendra le salut, car les Saoudiens, en pleine réflexion sur la diversification de leur économie, commencent à se rendre compte de tout le bénéfice qu'il y aurait à convaincre les millions de pèlerins annuels de rester quelques nuitées après avoir accompli leurs devoirs rituels à La Mecque.

 

"Que pourrons-nous offrir aux touristes, si nous nous débarrassons de notre histoire ?" s'interroge ainsi ArabNews, dans un article qui fait suite à la destruction d'un pont du fameux chemin de fer du Hedjaz, construit au début du siècle dernier et rendu célèbre par Lawrence d'Arabie : "Les voyageurs aimaient le visiter. Or quelques-uns de nos fonctionnaires, zélés mais inconscients, ont décidé de le détruire. Ainsi, nos sites historiques disparaissent les uns après les autres, par négligence, par ignorance ou par volonté délibérée."

 

Ce que nous pourrons offrir aux touristes, ce ne sont pas des voies express, des centres commerciaux et des filiales de restauration rapide, mais le chemin de fer du Hedjaz, la vieille ville de Djedda et des sites comme Mada'in Saleh", cité nabatéenne comparable à Petra, en Jordanie, mais restée largement méconnue faute de promotion, d'activités touristiques et d'accès donné aux archéologues. "Les nations développées accordent de l'importance au patrimoine. Car c'est là qu'elles trouvent leurs racines. Certains diront que nos racines à nous se situent au-delà des vieilles pierres ; ils ont certainement raison. Mais, si nous perdons le peu qui reste de notre patrimoine, nous perdrons aussi la compréhension d'une grande partie de ce que nous sommes." 

 

Courrier International

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