20 juin 2006

 

 

 

 

 

La Libye dans l'orbite anglo-saxonne

Pierre Prier

 

Depuis le rétablissement des relations diplomatiques avec Washington en mai, l'influence anglo-saxonne se développe dans le pays.

 

LE CHANGEMENT d'ère s'annonce dès l'aéroport de Tripoli. Certains panneaux publicitaires vantant le «petit livre vert» de Mouammar Kadhafi ont été remplacés par des annonces moins chargées idéologiquement : «This space for rent» («cet espace est à louer»). La pub et l'anglais débarquent en même temps, un choc au pays du «socialisme vert», où la signalisation routière est encore uniquement rédigée en arabe.

 

Une société d'État va commencer à distribuer la presse libérale anglo-saxonne, du Herald Tribune au Financial Times. L'anglais n'est plus la langue de l'ennemi. Le 15 mai dernier, les États-Unis ont rétabli des relations diplomatiques complètes avec la Libye pour la première fois depuis 1980. Le pays, donné en exemple par George W. Bush, a été en outre rayé de la liste des «États soutenant le terrorisme». Kadhafi attendait cette récompense depuis décembre 2003, date à laquelle il avait renoncé publiquement à son arsenal nucléaire, après avoir accepté le jugement d'agents libyens pour l'attentat contre le Boeing de la Pan Am au dessus de l'Écosse en 1988.

 

A l'hôtel Corinthia, où le gouvernement loue quatre étages depuis deux ans, le «bureau de liaison» de Washington, inauguré il y a deux ans, a aussitôt gagné un galon, comme en témoignent les blasons de métal «Embassy of the United States» apparus à l'entrée des couloirs. En attendant l'installation dans un bâtiment plus approprié. Les pétroliers américains sont en train de revenir après plus de vingt ans d'absence. Ils vont récupérer leurs champs, représentant environ 40% du pétrole libyen, après avoir négocié le prix du «gardiennage» par la compagnie nationale libyenne.

 

«Stratégie économique nationale»

 

Mais l'influence américaine sur la «Nouvelle Libye» ne s'arrête pas là. Tripoli n'a pas fait les choses à moitié, en engageant un gourou économique américain, Michael Porter, professeur à Harvard et ancien conseiller de plusieurs présidents, associé au consultant britannique Cambridge energy research associates (CERA). Mission : transformer la Libye en État moderne.

 

La préface d'un rapport de 200 pages, réalisé en coopération avec le Conseil général du plan libyen et intitulé Stratégie économique nationale, nous transporte vers un futur radieux. Nous sommes en 2019, cinquantième anniversaire de la révolution de Kadhafi. La Libye abrite «certaines des meilleures compagnies du monde», et il est possible «d'y créer une entreprise en moins d'une semaine». Sans sacrifier son système social : «Tous les Libyens ont accès à un système de santé, d'éducation et de logement de classe mondiale», et cela malgré la réduction du nombre des fonctionnaires. C'est que la Libye a encore perfectionné sa «démocratie directe», qui sert de «modèle à d'autres pays au Proche-Orient, en Afrique et au-delà».

 

Certes, cette «vision» ne verra pas le jour sans des réformes draconiennes. La tâche est énorme, reconnaissent les auteurs du rapport, une fois redescendus sur terre. Le système scolaire n'a ni ressources suffisantes, ni cursus moderne, ni infrastructures, ni professeurs, ni matériel de qualité. Les hôpitaux manquent eux aussi d'argent et de personnel motivé, à cause de la faiblesse des salaires. Résultat, le système de santé est «en dessous de la moyenne», au regard de la mortalité infantile et des taux de vaccination.

 

Au plan économique, la Libye reste un pays rentier. Le nombre d'employés du secteur public y a doublé entre 1999 et 2003, jusqu'à atteindre 51% de la main-d'oeuvre déclarée. Encore s'agit-il là d'une redistribution déguisée, une grande partie d'entre eux ne pointant jamais au bureau ou à l'usine, tout en alimentant l'énorme économie informelle, chauffeurs de taxi ou vendeurs sans patente. Les travaux pénibles, ou parfois qualifiés, sont assurés par les quelque deux millions de travailleurs immigrés, venus d'Afrique noire, du Maghreb ou d'Égypte, sur quelque 6 millions de nationaux. Les investisseurs étrangers ne peuvent y trouver pour l'instant ni ports, ni aéroports, ni routes, ni réseau téléphonique réellement modernes.

 

Capitalisme populaire

 

Le nouveau ministre de l'Économie nommé le 2 mars dernier, Altayeb Safi, ex-directeur d'une entreprise d'import-export d'État au look de manager, cravate et costume de bonne coupe, assure que le changement est en marche. 800 millions de Dinars (500 millions d'euros) ont été alloués à la réforme de l'éducation. Plusieurs zones franches vont être ouvertes et offertes à la gestion d'entreprises étrangères. Une société japonaise est déjà intéressée. La Libye est un pays ouvert, ajoute-t-il : «J'appelle d'ailleurs toutes les entreprises de BTP et d'infrastructures à prendre contact avec moi. La Libye leur souhaite la bienvenue en toute transparence. Ici, il n'y a ni commission, ni pots-de-vin.»

 

Le ministre espère voir naître en Libye, riche de 1 800 kilomètres de rivage et de sites historiques, un «tourisme de qualité». Là aussi, les étrangers sont les bienvenus. «Pourquoi pas le Méhari Méridien ou le Kébir Hilton» ? demande-t-il en citant deux hôtels de la capitale gérés par des sociétés nationales.

 

Dans l'autre sens, la Libye a toujours su faire fructifier l'argent du pétrole. Mais les investissements restent entre les mains de l'État, qu'il s'agisse du placement sur les marchés financiers ou de l'investissement direct, comme l'explique Abdelfattah Charif, président de la Compagnie libyenne d'investissements, au capital de 7 milliards de dollars, qui possède des parts dans des sociétés dans plus de 35 pays, et dans des domaines aussi divers que les mines, les forêts, l'hôtellerie, l'immobilier, les services, les transports maritimes ou la pêche industrielle. «La fin de l'embargo offre des horizons à l'investissement libyen», dit-il. Par exemple la possibilité de placer notre argent à Wall Street, sur le Nasdaq, ou d'acheter des bons du trésor américain.»

 

En Libye, l'argent est toujours entre les mains de l'État. Et le Guide de la révolution, dont les portraits géants dominent toujours les avenues de Tripoli, ne montre jamais toutes ses cartes. Les signaux sont pour le moins contradictoires. En mars, il a remplacé son premier ministre Choukri Ghanem, éduqué aux États-Unis et jugé trop libéral. En Libye, le capitalisme sera populaire, a décidé le Guide. Les actions des entreprises publiques seront distribuées à leurs employés ou portées par des banques nationales. Et plus question de supprimer la subvention des produits de base. Les Libyens savent qu'ils ne mourront pas de faim. «Avec 1 dinar (0,60 euro), je peux acheter 40 miches de pain de bonne qualité. Et le litre d'essence vaut 11 centimes d'euros», explique un fonctionnaire. Une hérésie pour les conseillers américains et britanniques de la «Stratégie économique nationale».

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Les comités révolutionnaires désorientés par l'ouverture

 

«JE NE SUIS PAS satisfait des réformes actuelles.» Le docteur Rajab Boudabbous ne cache pas son agacement devant les velléités libérales de la «Stratégie économique nationale». Normal. Docteur en philosophie contemporaine, professeur des universités, cet intellectuel francophone et affable est aussi le gardien du dogme. Président de l'«Académie jamahiriyenne», qui recouvre entre autres le «Centre du livre vert» et «l'Amphithéâtre vert», il supervise la formation des comités révolutionnaires, supposés représenter l'avant-garde idéologique de la société libyenne. En plein centre de Tripoli, son bureau est installé au premier étage de l'ancien palais si roccoco du roi Senoussi, devenu «Palais du peuple».

 

Rajab Boudabbous le reconnaît, le Livre vert a de la concurrence sur le marché des idées. «Il y a un vrai débat, et il est parfois violent. J'ai même participé à une émission de télévision sur ce sujet. Il y a deux tendances. Une qui pense que le peuple libyen va retourner au capitalisme, l'autre qui n'est certes pas satisfaite du «tout public» comme avant, mais qui ne veut pas non plus du capitalisme.»

 

«Si l'État vend tout, il perd sa justification»

 

Allusion transparente au clan représenté par Seif el-Islam, le fils aîné du Guide, éduqué en Europe, président de la Fondation Kadhafi et représentant de l'aile «moderniste». Mouammar Kadhafi, officiellement «Guide» et non chef d'État, sait gérer les équilibres. Il a sans doute laissé les comités révolutionnaires «avoir la peau» du premier ministre Choukri Ghanem, mentor et ami de Seif el-Islam. Ghanem, aujourd'hui ministre du Pétrole, a été remplacé en mars par son adjoint Baghdadi Mahmoudi, proche des comités. Le Dr Boudabbous ne le porte pas dans son coeur : «Je l'appelle Samir Ghanem, c'est le nom d'un comique égyptien....»

 

Le nouveau premier ministre renversera-t-il la vapeur ? Difficile de le deviner étant donné le degré de secret des prises de décisions en Libye. Le Dr Boudabbous espère en tout cas que certaines des réformes qui le hérissent le plus, comme la création annoncée d'une Bourse destinée entre autres à gérer les actions des entreprises d'État quand elles seront privatisées, soit tuées dans l'oeuf. «La Bourse, c'est une illusion, c'est le casino», dit le président de l'Académie jamahiriyenne. Le Dr Boudabbous s'inquiète d'ailleurs des privatisations elles-mêmes : «Si l'État vend tout, il perd sa justification.» La toute récente création d'une sorte d'ANPE n'est pas pour le rassurer : «Que fera-t-on des chômeurs ? Si l'État vend ses entreprises, où vont travailler les gens ?»

 

«Lip, c'était merveilleux...»

 

L'État, plaide le professeur, doit faire tout ce que l'individu ou les petites entreprises individuelles, désormais autorisées, ne peuvent pas faire. Pour les sociétés plus importantes, il préfère la «propriété associative». Étudiant à Besançon, il avait assité à l'aventure des ouvriers des montres Lip, qui avaient mis l'usine en autogestion en 1973. Il garde la nostalgie de cette expérience emblématique des rêves de l'après- 68 : «Lip, c'était merveilleux...»

 

Enfin, le professeur se dit totalement opposé à l'ouverture de la Libye à l'investissement étranger. «Je connais les arguments de ceux qui y sont favorables : ils nous apporteront leur expertise et leur technologie, etc. Cela aussi, c'est un mensonge. Les capitalistes ne sont pas fous !»

 

Kadhafi ne transformera sans doute pas du jour au lendemain la Libye anti-impérialiste en nouveau Koweït, pas plus au plan stratégique qu'économique. «Ce n'est pas parce que nous avons repris les relations diplomatiques que nous allons nous changer en vassal des États-Unis», dit l'ambassadeur Moftah Missouri, un proche conseiller du Guide de la révolution. Mouammar Kadhafi entend en particulier garder la main en Afrique, continent dont il se veut le représentant face aux autres grands blocs. Certes, des représentants de la CIA ont été invités à Tripoli début juin à une réunion des services de renseignement des pays de la CEN-SAD, la Communauté des États sahélos-sahariens, création du Guide. Mais les dirigeants libyens s'irritent de l'aide et des manoeuvres militaires de Washington menées conjointement avec plusieurs pays de la région, de la Mauritanie au Tchad, dans le cadre de l'«Initiative pan-Sahel» destinée à empêcher des groupes djihadistes de transformer le Sahara en terrain de jeu.

 

Pour les Libyens, c'est au contraire l'activisme américain dans le désert qui provoque l'apparition de groupes armés jurant de chasser les infidèles. Et Tripoli ne se prive pas de le faire savoir à son tout nouvel allié.

 

 http://www.lefigaro.fr/international/20060623.FIG000000218_la_libye_dans_l_orbite_anglo_saxonne.html#

 

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