![]()
20
mai 2006
La Syrie retourne aux années de
plomb
Pierre Prier
Damas fait taire les opposants et
ignore la résolution de l'ONU l'appelant à reconnaître le Liban.
EN QUELQUES jours, le régime de Damas a arrêté
une douzaine d'opposants dont des personnalités en vue comme Michel Kilo,
journaliste de renom, et l'avocat Anouar el-Bounni. On n'avait pas assisté à une telle vague
d'arrestations depuis 2001, quand le président Bachar
el-Assad avait brusquement mis fin au «printemps de
Damas», les quelques mois d'ouverture qui avaient suivi son avènement à la mort
de son père, Hafez. Les prisonniers d'alors avaient été libérés. Cette fois-ci,
la porte paraît s'être refermée pour longtemps. Michel Kilo, 57 ans, accusé entre
autres de «diffamation à l'encontre du chef de l'État» risque la prison à vie. Les
autres personnes incarcérées devraient elles aussi comparaître devant la
justice.
Le régime syrien estime avoir désormais
les mains libres pour accentuer la répression. «Il profite du moment où les États-Unis
sont occupés par l'Irak et par la crise iranienne pour lancer une campagne
contre les opposants jusqu'alors tolérés», dit Ayman Abd el-Nour, franc-tireur du
parti Baas au pouvoir, opposé à la ligne dure. Le
message est destiné autant à l'intérieur qu'à l'extérieur : les critiques mis
au cachot venaient de signer une pétition syro-libanaise, demandant au pouvoir
de respecter l'indépendance du Liban et d'ouvrir une ambassade à Beyrouth, ce
que Damas a toujours refusé de faire au nom de sa «relation spéciale» avec le
Liban. C'est aussi un pied de nez à la résolution 1680 du Conseil de sécurité,
votée le 17 mai sur proposition franco-anglo-américaine,
et qui exige exactement la même chose.
Enquête onusienne
Un grand nombre de diplomates tant
occidentaux qu'arabes partagent la vision du baasiste dissident. «Bachar a tiré la leçon de ces derniers mois, analyse l'un
d'eux. Il est soutenu par l'Iran, il voit que les Russes s'abstiennent à l'ONU
et il pense que les Américains ont renoncé à le renverser, par peur d'aggraver
le chaos irakien et parce qu'ils n'ont pas de solution de remplacement. Il
estime donc qu'il n'a plus à faire le gentil.» En réalité, le président syrien,
contraint par l'ONU d'évacuer le Liban l'an dernier, n'a pas renoncé à sa
tutelle sur Beyrouth. Sans surprise, la «révolution du cèdre» a fait long feu
au Liban, un pays aujourd'hui comme hier divisé entre pro et anti-syriens. Dans
ce cadre, la démilitarisation du Hezbollah, autre exigence de l'ONU, ne semble
pas pour demain. «La Syrie a décidé de refaire du Liban un théâtre de
confrontation avec les Occidentaux», explique le diplomate.
Après la série d'assassinats de
personnalités anti-syriennes, Damas a réactivé ces derniers jours ses affidés
palestiniens au Liban, qui font le coup de feu contre l'armée nationale. La
Syrie reste cependant sous la pression de l'enquête onusienne sur l'assassinat
de l'ancien premier ministre libanais Rafic Hariri, qui risque de désigner la tête
de l'État. Mais en attendant, la Syrie gagne du temps et revient à ses vieilles
méthodes.
Le Figaro