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8
November 2006
Liban _ Les Syriens n’ont pas (encore)
gagné
Raghda Dargham
L’Amérique va-t-elle redonner le Liban
à la Syrie pour calmer les tensions aux Moyen-Orient et s’assurer une sortie
honorable d’Irak ? Damas et ses alliés en sont persuadés. Le quotidien Al Hayat est moins affirmatif.
Nombre de citoyens du monde arabe sont
pris de panique face aux divers scénarios de l’avenir. Si certaines craintes
sont fondées, d’autres s’expliquent par la guerre des nerfs qui se déroule
actuellement entre les Etats-Unis et certains régimes du Moyen-Orient. A Téhéran,
les nerfs sont moins tendus qu’ailleurs. Les Iraniens pensent qu’ils pourront
dissuader les Etats-Unis de chercher l’affrontement militaire et Israël de
bombarder leurs installations nucléaires. A Damas également, on affiche sa sérénité.
On se montre convaincu que toute attaque militaire est exclue, et pour
longtemps. Les Syriens se félicitent de constater qu’aussi bien le lobby pro-israélien aux Etats-Unis que l’Etat d’Israël semblent
préférer la stabilité du régime de Bachar El-Assad aux impondérables d’un renversement de régime,
trop risqué pour leurs intérêts. Ils estiment que les Etats-Unis les ménageront
parce qu’ils ont besoin d’obtenir leur soutien pour trouver une solution en
Irak. A ce propos, certains affirment que le Liban serait le meilleur terrain d’entente
pour maintenir le statu quo de “paix froide” entre la Syrie et Israël d’une
part, et entre les Etats-Unis et l’Iran de l’autre.
L’Irak étant au centre des préoccupations
américaines, les Etats-Unis chercheraient à obtenir de la Syrie qu’elle leur
permette une sortie honorable d’Irak. En contrepartie, ils accepteraient que la
Syrie rétablisse son contrôle sur le Liban. Selon les adeptes d’une telle
analyse, la Syrie et l’Iran pourraient obtenir tout ce qu’ils veulent en
contrepartie d’une attitude accommodante vis-à-vis des Américains en Irak. Ils
font valoir que le récent rapport de James Baker, l’ancien secrétaire d’Etat de
George Bush père, propose justement de négocier avec la Syrie et l’Iran pour
permettre une réduction des troupes américaines en Irak et pour permettre aux
Etats-Unis de se désengager sans que cela ait trop l’air d’une défaite. Cela
correspond également aux idées de la sénatrice démocrate
Hillary Clinton, qui a récemment clamé la nécessité de dialoguer avec l’Iran et
la Syrie au sujet de l’Irak.
Or cette analyse ne tient pas debout. L’administration
américaine actuelle, tout comme les partis républicains et démocrates, ne
pourra pas faire abstraction des conclusions de la Commission d’enquête
internationale sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic
Hariri [en février 2005. De forts soupçons pèsent sur la Syrie]. Le caractère
obstiné de George W. Bush est également un élément important à prendre en
compte. Dans la mesure où il considère que l’Irak est le principal théâtre de
la “guerre contre le terrorisme” et que cette guerre constitue le fil rouge de
ses deux présidences, il refuse d’admettre une défaite et de chercher des
arrangements déshonorants. En outre, il considère que la Syrie et l’Iran ont
permis l’infiltration de combattants, d’armes et d’équipements vers l’Irak, et
ont renforcé la résistance irakienne. Réhabiliter la Syrie et l’Iran
reviendrait donc à récompenser leurs provocations et consacrerait l’idée que le
soutien au terrorisme est un moyen adéquat de faire plier les Américains.
Dépouiller le tribunal de son caractère
international
Il l’est d’autant moins que, dans le
passé, des démarches dans ce sens ont échoué. Des propositions avaient été faites
d’épargner le régime syrien en échange de l’extradition de tel ou tel
responsable impliqué dans l’assassinat de Rafic Hariri.
Or ces propositions ont été suivies par de nouveaux assassinats de Libanais,
dont certains avaient un lien évident avec Rafic Hariri. Aussi, à quelques
semaines de la publication d’un important rapport de la Commission d’enquête
internationale, il est impensable que les Etats-Unis s’aventurent de nouveau à proposer
un marchandage à la Syrie. Affirmer le contraire serait aller
trop vite en besogne.
Quant à la Syrie, malgré ses
rodomontades, elle sait bien qu’elle reste vulnérable. En réalité, cette enquête
internationale empêche beaucoup de responsables syriens et libanais [prosyriens]
de dormir. Parmi eux, il y en a qui pensent qu’il faut se montrer sûr de soi et
jouer la surenchère. En affichant ainsi leur confiance, ils alimentent l’idée
selon laquelle la Syrie serait prête à rétablir son contrôle sur le Liban, au
moment où les Américains, abandonnant leurs illusions de démocratisation du
Moyen-Orient, semblent prêts à tout sacrifier.
Les manœuvres syriennes pour entraver
l’enquête internationale ont été relayées par la Russie au Conseil de sécurité de
l’ONU. En présentant de toujours de nouveaux sujets de débat, elle a cherché à retarder
autant que possible la création d’un tribunal international chargé de juger les
responsables de l’assassinat du Premier ministre libanais et à en limiter les
compétences. Ainsi, la Russie a voulu empêcher que ces assassinats de
responsables libanais soient qualifiés de crimes contre l’humanité et que la
compétence du tribunal couvre tous les assassinats. Damas lui a demandé ensuite
d’œuvrer pour dépouiller le tribunal de son caractère international et limiter
son rayon d’action à l’intérieur des frontières libanaises.
Dans les milieux onusiens, on estime
que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, contredit les
engagements pris par Vladimir Poutine devant le président français Jacques
Chirac, qui se serait plaint de ce double langage. Il faut toutefois pondérer
ce genre d’affirmations, compte tenu de la structure du pouvoir russe. Les
promesses faites par Poutine devant Chirac étaient probablement moins catégoriques
que ce qu’avait bien voulu croire ce dernier. Il est vrai que les instructions
sont appliquées avec plus ou moins d’empressement et que les diplomates russes
sont plus ou moins enthousiastes à défendre les visées syriennes. Il n’en reste
pas moins que les propositions russes sont celles du gouvernement de Moscou, dirigé par Vladimir Poutine, et non celles du seul Sergueï Lavrov.
Certes, les pressions électorales et
les difficultés militaires obligent George Bush à réajuster ses méthodes. Mais
il ne faut pas oublier que les périodes électorales sont propices aux promesses
et aux engagements multiples, divers, variés et souvent contradictoires. Les
grandes puissances sont engagées dans de multiples marchandages, mais cela ne
signifie pas forcément qu’il existe un accord prêt à être signé. Cela fait
simplement partie des manœuvres d’une guerre des nerfs destinée à tester l’adversaire
et à explorer des pistes.
Al Hayat
http://www.courrierinternational.fr/article.asp?obj_id=67808#