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26
Septembre 2006
Le projet proposé par Benoît XVI
par le Père
Samir Khalil SAMIR
Il se
passe quelque chose d’absurde dans le monde. Absurde
et effarant. Une personne respectée de tout le monde, d’une profondeur
intellectuelle et spirituelle incontestée, Père spirituel de plus d’un milliard
d’hommes et de femmes, mis sur le banc des accusés, abaissé, insulté, son
effigie brûlée … pour avoir tenu une conférence magistrale dans son ancienne
université sur le rapport entre foi et raison. Pareil déferlement de haine et
de violence n’est pas digne de la religion de paix que veut être l’islam.
Mais le
plus effarant, c’est que ceux qui s’acharnent le plus contre lui … sont ceux
qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’il a dit ou fait, qui n’ont
pas lu sa conférence objet de tous les maux. Ils se
sont contentés de lire (ou d’entendre rapporter) deux ou trois phrases,
extraites hors de leur contexte. Et le
comble du tragique, c’est qu’ils protestent parce qu’un auteur du XIVe siècle
accuse leur fondateur d’avoir donné licence à ses adeptes d’user de violence
pour amener les gens à sa religion. Ils protestent d’être
non-violents … par des actes de violence.
Face à cette violence, l’homme
de Dieu a dit combien il souffrait d’avoir donné à ces foules motif de
souffrance !
Tout cela ne serait pas grave
si ces personnes n’étaient pas nos frères, et nos frères les plus proches!
Comment ne pas souffrir avec eux de leur propre souffrance, de leur propre
rage ! Comment ne pas souffrir avec les millions de musulmans sincères et
authentiques qui assistent à cette auto-destruction. Car, en vérité, à qui profitent ces manifestations ? uniquement aux ennemis du monde musulman. Une fois de plus,
comme si l’affaire des caricatures ne suffisait pas, le monde musulman a donné
au monde la preuve qu’il ne peut réagir avec calme et raison, lui qui affirme
et répète que l’islam est « la religion de la raison », à la
différence du christianisme si chargé de « mystères »
incompréhensibles et déraisonnables !
Est-ce là un acte de foi, ou
un acte de raison ? Car tel est bien l’objet de la
conférence magistrale que Benoît XVI a prononcée dans son ancienne université
de Regensburg. Il s’agissait là d’une
réflexion sur le rapport de l’Occident à la religion en général, et en
particulier avec l’islam. Le pape constate que l’Occident se ferme toujours
plus à la dimension religieuse, alors que les trois-quarts de l’humanité vivent
de cette dimension religieuse. Il propose une critique de la raison
occidentale, de la raison positiviste, faite de l’intérieur. Une critique qui
ne rejette rien des acquis de la Renaissance et de l’Illuminisme (Aufklärung),
mais qui en rejette les excès. Ce faisant, l’Occident est en passe de se fermer
à toute la dimension religieuse qui anime d’immenses peuples, dont les
musulmans et les chrétiens africains, asiatiques ou orientaux. Il critique
cette raison séculariste qui étouffe l’Esprit.
Ce faisant, le Père des
chrétiens prépare le terrain à tous ceux qui croient à la dimension
surnaturelle et aspirent à une vie surnaturelle, à tous ceux qui ne veulent pas
être impitoyablement réduits à être des animaux rationnels mais non spirituels,
comme si l’on pouvait séparer les deux, comme si le concept de logikos (nâtiq)
ne signifiait pas, dans la pensée grecque comme dans la pensée arabe, à la fois
l’un et l’autre !
Le christianisme a eu la
chance d’être enraciné, dès le départ, dès le Nouveau Testament, dans la
culture grecque, et d’avoir ses racines profondes dans la tradition biblique.
Il a eu la chance de pouvoir puiser à la fois dans la rationalité grecque et
dans la spiritualité biblique. Le monde musulman au Moyen-Age, entre le IXe et le XIIe
siècles, a eu également la chance de vivre la même réalité, en plongeant ses
racines dans la spiritualité coranique et la soumission religieuse à Dieu, et
en puisant à larges mains dans la rationalité grecque grâce aux chrétiens
syriaques qui vivaient en son sein et lui ont transmis tout ce patrimoine.
Mais
tandis que le monde musulman a pratiquement perdu le lien avec sa grande
tradition médiévale, qui avait donné naissance à cette extraordinaire floraison
que l’on a appelée ‘la Renaissance abbasside’, laissant le religieux dominer
totalement le rationnel jusqu’à aboutir au XIVe-XVe
siècles à ce que l’on a appelé ‘la Décadence’ (‘asr
al-inhitât), le monde chrétien en Occident a
poursuivi son parcours cherchant à maintenir sans cesse ce lien indissociable
entre foi et raison, jusque ce que la bourrasque du XIXe siècle
n’ait initié cette lente décadence spirituelle.
Notre
monde arabo-musulman n’a qu’un désir : faire
vivre en harmonie la foi musulmane authentique dans une modernité ouverte au
spirituel. Mais cette modernité se présente à nous comme étant un Occident dur
et sec, possédant une intelligence supérieure vidée de son âme. Cette
modernité-là nous n’en voulons pas … et avec raison ! Et alors, la
tentation est forte de se réfugier dans le religieux, dans le religieux privé
de tout esprit critique, d’autant plus a-critique que l’Occident a fait de la
critique son cheval de bataille. Même la liberté, ce don magnifique de Dieu à
l’Homme, est parfois dénaturée, et peut facilement devenir « un prétexte
pour la chair », comme le dit saint Paul dans sa magnifique épître aux
Galates (5,13). Alors nous nous sommes détournés aussi de la liberté. Sans
raison critique, sans liberté, que nous reste-t-il encore d’humain ?
C’est
pour offrir une issue à cette impasse que Benoît XVI a tenu ce discours
étonnant. Il critique cette culture occidentale dans ce qu’elle a de
néfaste et de mortifère, pour l’ouvrir à l’Esprit. Il critique aussi notre
civilisation musulmane dans ce qu’elle a de trop fondamentaliste et
d’acritique, qui peut conduire à la violence, dans ce qu’elle a de manque de
liberté. Mais cette critique n’est pas là pour
écraser l’autre ; elle se fait discrètement, dans un débat courtois, qui
évoque les Majâlis de Baghdad,
où chacun exposait librement ses opinions, pourvu qu’elles soient basées sur la
raison, le ‘aql (on pense à la magnifique description
qu’en donne au Xe siècle cet andalou choqué qu’est Humaydi).
Ce n’est point un défi
politique qu’a lancé Benoît XVI, et pas davantage une provocation gratuite.
C’est une réflexion sérieuse et fraternelle, qui, accueillie avec calme et
sérénité, peut nous aider à voir plus clair dans les causes de notre
enlisement. N’est-il pas vrai que nous souffrons du manque de liberté dans nos
pays ? N’est-il pas vrai que nous souffrons du manque de respect de la
personne et de la dignité humaines ? N’est-il pas vrai que nous souffrons
de la violence que déchaînent certains des nôtres et qui nous éclabousse
tous ?
Sous certains aspects ce
discours s’applique autant à nos frères juifs comme à nos frères chrétiens.
Jusques à quand allons-nous régler nos problèmes internationaux par la guerre
et la violence ? N’est-ce pas assez de deux générations humiliées en cette
Terre sainte qui est de tous ? La violence peut-elle se rattacher de
quelque manière à Dieu, alors qu’elle est irrationnelle, comme le disait Manuel
Paléologue ? alors qu’elle nous déshumanise ?
Il y a,
dans le discours de Benoît XVI, un projet de dialogue planétaire, d’un dialogue
entre toutes les cultures et les civilisations, entre toutes les religions et
les formes variées d’athéisme. Un projet qui ne peut être
basé sur une religion (quelle qu’elle soit), ni sur une culture, mais sur la
Raison et l’Esprit en tant que c’est ce qui distingue l’Homme des autres
animaux. Je pense à ce merveilleux traité
d’éthique du Xe siècle, le Tahdhîb al-Akhlâq de Yahyâ ben ‘Adi, qui s’ouvre par cette phrase : « Sache que
ce qui distingue l’homme de tous les animaux c’est la pensée et le discernement
(fikr wa-tamyîz) ».
La
critique que fait Benoît XVI au monde occidental, c’est pour que nous puissions
trouver un espace de liberté à l’intérieur, tout en gardant notre spécificité
de croyant : « Cette tentative (…) de critique de la raison moderne
de l'intérieur, n'inclut absolument pas l'idée que l'on doive retourner en
arrière, avant le siècle des Lumières, en rejetant les convictions de l'époque
moderne. Ce qui dans le développement moderne de l'esprit est
considéré valable est reconnu sans réserves: nous sommes tous reconnaissants
pour les possibilités grandioses qu'il a ouvert à l'homme et pour les progrès
dans le domaine humain qui nous ont été donnés.(…). L'intention n'est donc pas
un recul, une critique négative; il s'agit en revanche d'un élargissement de
notre concept de raison et de l'usage de celle-ci. Car malgré toute la joie
éprouvée face aux possibilités de l'homme, nous voyons également les menaces
qui y apparaissent et nous devons nous demander comment nous pouvons les
dominer. Nous y réussissons seulement si la
raison et la foi se retrouvent unies d'une manière nouvelle, et si nous
franchissons la limite auto-décrétée par la raison à
ce qui est vérifiable par l'expérience, si nous ouvrons à nouveau à celle-ci
toutes ses perspectives. Ce n'est qu'ainsi que nous
devenons également aptes à un véritable dialogue des cultures et des religions,
un dialogue dont nous avons un besoin urgent ».
Tel est le projet qui nous est
proposé, un projet humaniste. Car Benoît XVI est
conscient des maux qui minent la société occidentale: « Dans le monde
occidental domine largement l'opinion que seule la raison positiviste et les
formes de philosophie qui en découlent sont universelles. Mais
les cultures profondément religieuses du monde voient précisément dans cette
exclusion du divin de l'universalité de la raison une attaque à leurs
convictions les plus intimes. Une raison qui reste sourde
face au divin et qui repousse la religion dans le domaine des sous-cultures,
est incapable de s'insérer dans le dialogue des cultures ».
N’est-ce pas un peu ce projet
que nous recherchons ? Certes, il y a eu maladresse de la part de ce Père.
Peut-être était-il tellement pris par la dimension académique de son discours qu’il
en oublia les retombées politiques possibles ? Peut-être ne s’est-il pas
encore fait à sa nouvelle fonction de pape, avec ce qu’elle implique aussi de
fonction politique ? Je pense qu’il a
cependant quelque chose à nous dire et qu’il serait raisonnable de lui laisser
sa chance. Il est sûr en tout cas, comme il l’a dit ce dimanche à
l’Angelus, qu’il ne voulait blesser personne. Et si quelqu’un s’est senti
blessé, qu’il exerce cette vertu du pardon, la plus noble de toutes, celle qui
nous fait semblable à Dieu notre Père, al-Rahmân al-Rahîm.
wa-s-salâmu ‘alâ man ittaba‘a
l-hudâ !
*Université Saint-Joseph (Beyrouth)
http://oumma.com/spip.php?article2166