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09
Septembre 2006
POUR UNE PAIX DÉFINITIVE AU MOYEN-ORIENT
VERS UNE “UNION MOYEN-ORIENTALE”
par Samir
Khalil SAMIR, SJ
Finalement, Israël n’a pas atteint son
objectif essentiel : anéantir le Hezbollah, et avec lui la Résistance, ni non
plus semer la dissension entre les différentes confessions libanaises ; en
revanche, il a réussi à détruire pour longtemps le Liban. Le Hezbollah s’affirme
victorieux, et en un sens il l’est ; mais en réalité il est destiné à disparaître
comme milice. Tout le monde y a perdu. Dieu soit loué ! car
sinon, certains pourraient encore croire que la guerre puisse produire la paix
ou être une option tant soit peu intéressante.
Le grand perdant est le peuple
libanais, qui a payé le plus lourd tribut en personnes humaines et en
infrastructures. Ironie du sort, machiavélisme des grands ! Alors que c’est précisément
ce peuple qui, plus que tout autre, aspire à la paix et y œuvre dans le
quotidien par un projet intercommunautaire : “Le Liban est plus qu’une terre, c’est
un message !”, disait Jean-Paul II, et après lui tant d’hommes de toutes
confessions religieuses.
La suprématie militaire d’Israël −
qui n’avait pas besoin d’être démontrée − ne lui a pas apporté la paix,
mais plutôt un peu plus de haine et donc la guerre en puissance. Les Katioucha
du Hezbollah ne lui rendront pas ses centaines de morts, ni ne redonneront la
Terre aux palestiniens. Certes, le monde musulman, dans ce qu’il a de plus grégaire,
chante les louanges de Hezbollah ; mais cela ne portera ni plus de démocratie,
ni plus de modernité, ni plus de bien-être, ni plus de paix − ce à quoi
aspirent tous les musulmans −.
“Aller jusqu’à la racine du problème”
La guerre n’a jamais produit de fruits
durables. Le radicalisme ne se combat pas par la guerre, moins encore le « terrorisme
» supposé. Tous les politiciens reconnaissent qu’il faut aller « jusqu’au fond
du problème »… qui remonte à plus de 50 ans. Il faut nécessairement l’affronter.
Hezbollah, qui a “usurpé” à l’armée
libanaise la fonction de défendre la patrie, n’est pas la racine du problème : il
n’existait même pas quand Israël a envahi le Liban en 1982 pour y attaquer les
palestiniens qui s’y trouvaient. L’attentat contre Israël aux jeux olympiques
de Munich en 1972, qui peut être considéré comme le premier acte terroriste
dans la région, n’est pas non plus la racine du problème. Les attaques
continues d’Israël contre la terre des palestiniens et des pays voisins ne sont
pas non plus la racine du problème.
Le problème n’est pas davantage
religieux : entre juifs et musulmans, ou juifs-chrétiens-musulmans,
même s’il est évident que la dimension religieuse n’est jamais absente de la
politique moyen-orientale. Ce n’est donc pas une guerre entre les juifs (soutenus
par les chrétiens) et les musulmans. Et ce n’est pas davantage une guerre
ethnique, entre juifs et arabes − et qui pourrait prétendre sérieusement
que les juifs ou les arabes sont des réalités
ethniques ? −. La racine du problème n’est donc ni religieuse ni ethnique
; elle est purement politique, et sur le politique tout le reste se greffe (y
compris la culture, la sociologie, l’économie, etc.) pour renforcer les
positions respectives.
Le problème remonte à la création de l’Etat
d’Israël et à la partition de la Palestine en 1948 − suite à la persécution
systématiquement organisée contre les juifs, considérés précisément comme une “race”
− décidée par les Puissances sans tenir compte des populations présentes
sur cette Terre. Là réside la racine réelle de toutes les guerres qui ont suivi.
Pour réparer une grave injustice commise en Europe contre un tiers de la
population juive mondiale, l’Europe (appuyée par les Nations puissantes) a décidé
et commis une nouvelle injustice contre la population palestinienne innocente
du martyre des juifs.
Quoiqu’il en soit du passé, cette
partition est un fait historique, né d’une décision internationale. L’existence
de deux Etats, israélien et palestinien, aux frontières fixées par les Nations
Unies, est une réalité indiscutable et légitime. On ne peut la remettre en
question, en contestant, de droit ou de fait, l’existence de ces deux Etats
dans leurs frontières internationales. Toute atteinte à la légalité internationale,
quel que soit le caractère discutable de cette légalité, porte en soi un mal
plus grand encore que ce qui est contesté. C’est pourquoi toute solution du
conflit qui ne respecterait pas intégralement la légalité internationale, c’est-à-dire
toutes les résolutions de l’ONU, ne peut mener à la paix.
Suggestions pour un plan de paix définitive
Pour réaliser la paix, seule la voie
de la diplomatie a quelque chance d’aboutir. Cette voie se fonde sur deux règles
complémentaires : d’une part, la justice et le respect de la légalité internationale
; d’autre part, la nécessité de faire quelques concessions pour tenir compte de
la réalité. Ceci suppose, d’une part, une connaissance et un sens du droit
international ; et d’autre part, flexibilité et discernement, ainsi qu’une
disponibilité à renoncer à une partie de mes droits à cause des droits de l’autre.
J’ajouterai une remarque : étant donné qu’il y a eu plus d’un demi-siècle de
guerre et de haine, il est évident qu’il n’existe pas de solution parfaite ; il
faut chercher et accepter la moins imparfaite des solutions.
Il faut aboutir à une solution durable
− bien plus, définitive − de la crise du Moyen-Orient, pour
construire tous ensemble, lentement, la paix. Et peut-être − il n’est pas
inutile parfois de rêver − pour créer “l’Union Moyen-Orientale”
(UMO), comme il existe une “Union Européenne” (UE), née elle-même de la
conviction de l’inutilité des guerres continues en Europe, notamment entre la
France et l’Allemagne. Seulement alors, la Région moyen-orientale jouira d’une
paix définitive pour le bien de tous.
Pour atteindre ce but, j’essaierai d’indiquer
une voie, à la fois équitable et réaliste, que j’exprimerai en quelques points
essentiels, un petit “décalogue de la Paix au Moyen-Orient”.
1. Créer
un Etat palestinien basé sur les frontières internationales (antérieures à la
guerre de 1967) ; de petites retouches devront être faites, d’un commun accord
entre Israël et la Palestine.
2. Le
“droit de retour” des palestiniens, reconnu par l’ONU dans la Résolution 194 de
l’Assemblée générale, devrait être reconnu en principe, quitte à en discuter l’application,
entre le retour d’un nombre limité et la compensation garantie par la communauté
internationale pour les autres.
3. Les
colonies israéliennes pourraient rester pour une période limitée (par exemple,
pour une dizaine d’années) sous souveraineté israélienne. Après cela, les
colons devront décider : soit de retourner en Israël, soit de rester sous
souveraineté palestinienne, comme ont fait alors les 160.000 palestiniens qui
ont décidé de vivre sous souveraineté israélienne.
4. Reconnaissance
officielle et échange d’ambassadeurs : Chacun des Etats du Moyen-Orient (y
compris la Turquie, l’Iran, l’Irak, la Syrie, etc.) doivent reconnaître
officiellement les frontières des autres Etats comme définitifs, et s’engager à
échanger des ambassadeurs avec ces Etats.
5. Installer
une Force Internationale “robuste” là où la paix n’est pas encore pleinement
acquise, pour contrôler aussi le trafic des armes ; en particulier entre Israël
et la Palestine, Israël et le Liban, Le Liban et la Syrie, la Syrie et l’Irak,
l’Irak et l’Iran, la Turquie et l’Irak. Cette Force devrait être postée des
deux côtés des frontières internationales.
6. Aider
les Etats militairement faibles à constituer une armée nationale suffisamment
forte pour assurer seule la sécurité et donc démilitariser tous les groupes : milices
ou colons. En même temps, œuvrer pour la réduction des investissements
militaires dans la Région et contrôler les Etats militairement puissants.
7. Libérer
tous les prisonniers des autres Etats détenus dans son propre Etat, par des
accords d’échanges, en particulier entre Israël et la Palestine, Israël et le
Liban, le Liban et la Syrie.
8. Constituer
une Commission internationale pour résoudre de manière équitable les problèmes
de l’eau dans la Région, condition essentielle au développement et cause fréquente
de conflits.
9. Jérusalem
est le point névralgique, mais aussi le plus délicat. Il faut donc constituer
une Commission internationale, comprenant Israël et la Palestine, pour la ville
de Jérusalem, que les deux Etats désirent légitimement prendre pour capitale. Il
s’agit de garantir la sécurité, la liberté de mouvement et le respect des
frontières internationales à l’intérieur de la ville ; mais aussi la sacralité,
la sauvegarde et l’accessibilité des Lieux Saints qui sont un patrimoine
universel et doivent être protégés par des accords internationaux.
10. Lancer
le projet d’une “Union Moyen-Orientale” (UMO) entre
tous les Etats de la Région, y compris bien sûr Israël, la Palestine, la
Jordanie, l’Egypte, l’Arabie, la Turquie, l’Iran, etc,
s’ils désirent vivre ensemble en paix. Cela semble prématuré, mais il faudra
bien y arriver si l’on veut vraiment une paix définitive. En poser les
fondements juridiques, économiques, politiques, militaires et culturels ; définir
les conditions pour en être membres ; organiser des rencontres entre Etats de
la Région ; proposer un calendrier, etc. Signer des accords de paix bilatéraux
ou multilatéraux pour de longues périodes (10 à 20 ans). On pourra s’inspirer
pour beaucoup de points de l’expérience de l’UE.
Une utopie à réaliser !
Pour qu’un tel projet puisse commencer
à se réaliser il faut une révolution mentale. Depuis plus d’un demi-siècle les
responsables politiques d’Israël comme des pays arabes n’ont annoncé à leurs
peuples que la violence comme unique solution aux problèmes, tout en les
convainquant que le droit et la raison étaient avec eux. Il faudra un long
travail intérieur et beaucoup de courage pour changer le discours. La guerre ne
requiert pas de courage ; la paix si !
La guerre qui vient de se dérouler
sous nos yeux, avec son cortège inhumain de bestialité et de souffrances, a
permis à des millions de personnes de toutes tendances de comprendre que la
violence, quelle qu’en soit sa légitimation, n’apportera pas de solution
durable, et que la Région ne sera pas pacifiée au moyen de la guerre. C’est
sans doute là l’unique bien qui émerge de cette tragédie, dont le prix élevé a été
payé principalement par le peuple libanais qui commençait à peine à se
reconstituer. Si de cette tragédie pouvait naître le projet sérieux d’une paix
définitive, ce martyre n’aura pas été vain.
“Du reste, nous savons que tout
concourt au bien de ceux qui aiment Dieu” (Romains 8,28), écrivait un juif
oriental à l’aube du christianisme, Paul de Tarse, et un fils d’Annaba (aujourd’hui
en Algérie) – non moins célèbre, nommé Augustin – le commentait y ajoutant deux
mots “etiam peccata” (même
les péchés), disons “même la guerre” – mots mis en exergue du “Soulier de satin”
par Claudel –. Pourquoi pas ?
Bien avant Paul et Augustin, un vieux
juif inspiré, Isaïe, avait proclamé son utopie :
Le loup habitera avec l'agneau, la
panthère se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la bête grasse
iront ensemble, conduits par un petit garçon. La vache et l'ourse paîtront,
ensemble se coucheront leurs petits. Le lion comme le boeuf mangera de la
paille. Le nourrisson jouera sur le repaire de l'aspic, sur le trou de la vipère
le jeune enfant mettra la main.
On ne fera plus de mal ni de violence
sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance de
Yahvé, comme les eaux couvrent le fond de la mer. Ce jour-là, la racine de Jessé, qui se dresse comme un signal pour les peuples, sera
recherchée par les nations, et sa demeure sera glorieuse.
Ce jour-là, le Seigneur étendra la
main une seconde fois, pour racheter le reste de son peuple, ce qui restera à Assur et en Egypte, à Patros, à Kush et en Elam, à Shinéar, à Hamat et dans les îles de la mer. Il dressera un signal
pour les nations et rassemblera les bannis d'Israël. Il regroupera les dispersés
de Juda des quatre coins de la terre » (Isaïe 11, 6-12).
L’utopie, ce Pays qui n’existe “nulle
part”, pourrait demain exister, si palestiniens et israéliens, libanais et
syriens, juifs et musulmans, bref nous tous voulions croire à l’impossible. Les
libanais y croient-ils encore ? Le monde y croit-il encore ? Le réalisme
consiste à avoir une vision utopique précisément pour pouvoir la réaliser. Ce
Pays de “nulle part”, c’est le Pays à venir. La “Terre Promise” ne tombe pas du
Ciel, elle se construit avec les bras et le cœur de ceux qui cherchent et bâtissent
la paix. La “Jérusalem céleste” de l’Apocalypse n’existe que sur la terre, ou n’existe
pas. Cette Jérusalem dont le Psalmiste chante : “En elle tout homme y est né”,
ajoutant : “Et celui qui l’affermit, c’est le Très-Haut (…). Tous font en toi
leur demeure !” (Psaume 87). Alors tous les peuples pourront chanter avec David
(Ps. 122,6-9):
Appelez la paix sur Jérusalem: que
reposent tes tentes!
Advienne la paix dans tes murs: repos
en tes palais!
Pour l'amour de mes frères, de mes
amis, laisse-moi dire: paix sur toi!
Pour l'amour de la maison de Yahvé notre
Dieu, je prie pour ton bonheur!
Alors se réalisera la parole de l’Apocalypse
(21, 2-4) :
Et je vis la Cité sainte, Jérusalem
nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu; elle s'est faite belle, comme
une jeune mariée parée pour son époux. J'entendis alors une voix clamer, du trône:
"Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux;
ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux, sera
leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux: de mort, il n'y en aura plus;
de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l'ancien monde s'en est
allé."
Professeur et chercheur à l’Université
St Joseph (Beyrouth),
Fondateur et Directeur du CEDRAC (USJ)
www.cedrac.usj.edu.lb