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17 Août
2006
Guerre au Hezbollah, paix avec le
Hamas
Shlomo Ben Ami
Que l'opération israélienne à Gaza et
la riposte massive de Tsahal à un acte de guerre
caractérisé de la part du Hezbollah, bras armé de l'Iran au Liban, atteignent
ou non leurs objectifs, une chose en tout cas est claire : la guerre qu'Israël
mène actuellement sur deux fronts simultanés a porté un coup mortel au "plan
de convergence" pour la Cisjordanie, qui était précisément la raison d'être
du gouvernement de M. Olmert et de son parti, Kadima.
Trois mois après sa constitution, le
gouvernement israélien est déjà privé de projet politique. Et paradoxalement,
il n'y a que le Hamas qui puisse lui éviter de sombrer dans une agonie
politique sans perspective.
Un désengagement et un démantèlement
massif des colonies de Cisjordanie, d'où 80 000 colons doivent être évacués,
constituent une tâche bien plus délicate que le retrait unilatéral de Gaza, opéré
par Ariel Sharon, qui ne concernait que 8 000 colons. Or à Gaza, territoire
d'un seul tenant dont la frontière avec Israël n'a jamais été remise en
question, le désengagement a entraîné un état de guerre tel qu'Israël a dû à nouveau
envahir les territoires qu'il avait abandonnés il y a moins d'un an. Quelles
seraient alors les chances de succès d'une opération similaire en Cisjordanie ?
L'opération "Pluie d'été" à Gaza
a révélé de manière spectaculaire l'erreur que constitue la stratégie israélienne
de désengagement unilatéral des territoires palestiniens, et les premiers à s'en
rendre compte sont les Israéliens eux-mêmes. Les tristes leçons du retrait de
Gaza signifient que la perspective de voir des missiles Kassam
tirés depuis une nouvelle ligne de front en Cisjordanie sur les grands centres
urbains israéliens situés autour de Tel-Aviv, y compris sur l'aéroport
international Ben Gourion, ne peut plus être considérée
comme un scénario impossible.
En conséquence, si M. Olmert tient à sauver son "plan de convergence",
il devra le faire en partenariat avec une partie palestinienne qui ne sera
autre que le gouvernement du Hamas de M. Ismaïl Haniyeh.
Ce qui signifie utiliser la guerre en cours à Gaza
comme une occasion de parvenir avec le Hamas à un accord qui aille bien au-delà
de la restitution du soldat enlevé. D'ailleurs, 45 % des Israéliens se disent à
présent favorables à des négociations directes avec le Hamas.
Ce que l'OLP, toujours obsédée par
l'objectif final qu'elle s'est fixé, refuse de prendre en considération - à savoir
un accord provisoire (l'OLP a rejeté les clauses de la feuille de route évoquant
un Etat palestinien dans des frontières temporaires) -, le Hamas serait sans
doute tout prêt aujourd'hui à l'étudier. Mais pour qu'un accord avec le Hamas
soit plus durable qu'un accord avec l'OLP, le Hamas doit redevenir ce qu'il a
toujours été : une organisation hiérarchisée et disciplinée, capable de
respecter un cessez-le-feu
Un tel accord de partenariat serait de
l'intérêt d'Israël, il bénéficierait ainsi d'une frontière certes temporaire
mais stable en Cisjordanie, et satisferait pleinement le Hamas. Il mettrait un
terme à l'ostracisme international auquel ce dernier est condamné et lui
permettrait de concilier son rejet idéologique d'Israël avec ce qui
constituerait un pas majeur vers la "fin de l'occupation". Il se ménagerait
également une marge de manoeuvre suffisante pour appliquer son programme intérieur
qui, après tout, constitue la raison principale pour laquelle les Palestiniens
l'ont élu.
Le Hezbollah représente un défi d'une
tout autre nature. Israël n'a aucune dispute territoriale avec le Liban et
l'organisation chiite n'est pas un mouvement national menant une lutte légitime
contre "l'occupation". Il constitue plutôt un outil dans la stratégie
iranienne et syrienne de déstabilisation régionale. Et, dans cette affaire,
c'est la crédibilité de la communauté internationale qui est en jeu puisque
c'est sous son égide qu'a été négocié et officialisé le retrait israélien du
Liban en mai 2000.
La guerre sur deux fronts qu'Israël
livre aujourd'hui traduit la faillite de la philosophie de la droite israélienne,
qui est aussi celle des néoconservateurs qui
entourent le président Bush, selon laquelle un règlement global avec le monde
arabe et la mise au pas des "Etats voyous" de la région devraient précéder
et être la condition indispensable d'une paix israélo-palestinienne.
Or, ce à quoi nous assistons
actuellement est la justification éclatante de la stratégie politique de "la
Palestine d'abord" qu'ont suivie deux gouvernements travaillistes, celui
d'Itzhak Rabin et celui d'Ehoud Barak. Ils avaient la
conviction qu'il existait une étroite "fenêtre d'opportunité" permettant
de parvenir à une paix avec les Palestiniens avant que l'Iran ne se dote de
l'arme nucléaire et que le fondamentalisme islamique ne devienne une menace
mortelle pour les régimes arabes modérés.
Il est aujourd'hui de l'intérêt vital
d'Israël, et également de celui des régimes arabes modérés, que la guerre à la
frontière nord ne dégénère pas en une déflagration régionale. A la différence
du cas palestinien, la solution au problème libanais est déjà prête : il y a
six ans, Israël a quitté le Liban et s'est replié le long de la frontière
internationale en application de la résolution 425 du Conseil de sécurité de
l'ONU.
Simultanément, la résolution 1559
demandait au Liban de démanteler le Hezbollah et de déployer son armée dans le
Sud. Il s'agissait de mettre fin à l'absurde et dangereuse anomalie consistant à
laisser une milice, aux ordres de l'Iran et de la Syrie, contrôler la frontière
libano-israélienne. Faute de quoi, on confiait au
Hezbollah la clé de la stabilité de l'ensemble du Moyen-Orient.
Il est triste et regrettable que la
population civile ait à souffrir de l'actuelle tragédie, et il est évident que
la riposte d'Israël a été d'une ampleur inutile. Mais les motivations d'Israël
sont justes, car cette guerre n'est pas une guerre d'occupation ni une guerre
de colonisation. C'est une guerre menée pour affirmer la validité d'une frontière
internationalement reconnue, établie en étroite collaboration avec les Nations
unies.
C'est pourquoi ceux qui, dans la
communauté internationale, pressent depuis des années Israël de se retirer des
territoires palestiniens occupés pour se redéployer sur des frontières
internationalement reconnues doivent appuyer ce qui est juste dans les raisons
invoquées par Israël pour déclencher cette guerre. Ne pas le faire reviendrait à
annihiler toute perspective de mettre un terme à l'occupation qui pose le plus
de problèmes, celle des territoires palestiniens. Cela reviendrait par ailleurs
à porter un coup fatal aux forces politiques qui, en Israël, se battent
justement depuis des années pour la constitution d'un Etat palestinien aux
frontières internationalement reconnues.
Tout cela ne signifie pas que nous
devons absoudre la totalité des actions de l'armée israélienne, certainement
pas. Pas plus qu'Israël ne devrait trouver un grand réconfort dans le fait que
certains de ceux qui évoquent l'"usage disproportionné" de la force
dont ferait preuve Tsahal pourraient nous en
apprendre beaucoup sur la façon de rayer de la carte des villes entières. M. Poutine
avec Grozny, par exemple. Et n'oublions pas qu'il a
fallu soixante-huit jours de bombardements massifs, qui causèrent la mort de 2 000
civils, avant que l'OTAN ne batte les forces de Milosevic au Kosovo.
Un sérieux effort multilatéral est
l'unique moyen de mettre un terme à cet inquiétant cycle de violences. Ce qui
implique essentiellement un cessez-le-feu accompagné de la réaffirmation de la
validité de la résolution 1559. Cette réaffirmation n'impliquerait pas nécessairement
la mise en oeuvre automatique de toutes ses clauses.
Soyons réaliste, désarmer le Hezbollah
ne paraît pas vraiment possible pour l'instant, car la punition dévastatrice
infligée au Liban et à sa population n'a fait que renforcer l'image du
Hezbollah comme seul capable de protéger le pays contre l'offensive israélienne.
La situation politique libanaise elle-même rend extrêmement improbable le désarmement
de la milice chiite dans un avenir proche. Désarmer le Hezbollah signifierait
en fait rompre le délicat équilibre intérieur grâce auquel le Liban survit
aujourd'hui en tant que nation, et ouvrir grand les portes de la guerre civile.
Pour que le Hezbollah se transforme
effectivement en une organisation strictement civile, il faudrait que non
seulement les revendications chiites au Liban soient prises en compte, mais que
la solution aux différends qu'il invoque pour justifier son existence en tant
que milice armée - en particulier la question de la souveraineté libanaise sur
les fermes de Chabaa, comme l'indispensable redéfinition
de la frontière dans le village de Ghajar et la fin
des violations incessantes de l'espace aérien libanais par l'aviation israélienne
- soit incluse dans le paquet de mesures qui suivrait nécessairement le cessez-le-feu.
De son face-à-face avec le Hezbollah,
Israël devra tirer d'importantes leçons. C'est la première fois dans l'histoire
des guerres menées par Israël que Tsahal se révèle
incapable de protéger le front intérieur. Que ce soit pendant la guerre de 1948
lorsque l'Etat juif naissant fut envahi sur différents fronts simultanés, ou
durant la guerre du Kippour, en octobre 1973, qui étira jusqu'à l'extrême la
capacité d'Israël à repousser un assaut arabe concerté, jamais le front intérieur
n'avait subi un pilonnage aussi intense de roquettes, obligeant plus d'un
million d'Israéliens à se terrer depuis quatre semaines dans des abris.
Certes Israël a infligé une très sévère
correction au Hezbollah, mais il n'a pas pu le détruire. L'Etat juif ne peut
plus garantir à ses citoyens la traditionnelle immunité aux attaques dont le
territoire national jouissait jusqu'ici. La résilience de ce front intérieur
est désormais devenue un élément crucial de la dissuasion israélienne.
Le plus important, ce sont les leçons
que doivent à présent tirer nos responsables. Comme on le constate clairement au
Moyen-Orient, le changement de nature des hostilités à l'époque moderne
signifie que les armées régulières ne constituent plus l'unique menace à la sécurité
des nations. Le défi provient maintenant de mouvements radicaux mus par une idéologie
religieuse fanatique face à laquelle les concepts traditionnels de la guerre
moderne ne sont plus valides.
La doctrine militaire israélienne
telle qu'elle avait été définie par David Ben Gourion
était fondée sur le principe de la "défense offensive", qui
consistait à porter la guerre sur le territoire ennemi afin d'annihiler sa
machine militaire et de s'emparer de ses installations stratégiques vitales. D'une
part, il n'est pas sûr que cela fonctionnerait aussi brillamment qu'autrefois
contre les armées régulières arabes, d'autre part, il est clair que cela est
inefficace contre des mouvements tels que le Hezbollah au Liban ou le Hamas
dans les territoires palestiniens. C'est précisément la raison pour laquelle
des Etats radicaux comme la Syrie ou l'Iran préfèrent mener leur guerre contre
Israël au travers d'un mouvement comme le Hezbollah plutôt que de chercher l'affrontement
direct avec l'Etat juif.
Désormais, Israël devra compter, plus
qu'il ne l'a jamais fait, sur la protection que lui procure le mur invisible de
la légitimité internationale. Dans ce pays où l'ONU et ses résolutions ont
toujours fait l'objet du plus grand mépris, quelle ironie de constater que la
guerre d'Israël contre le Hezbollah a pour objectif central de contraindre le
Liban à appliquer une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU.
La solution au conflit israélo-palestinien
sera internationale et passera par l'intégration de forces militaires
multinationales solides et mandatées par l'ONU dans tout arrangement futur. Cette
proposition n'a jamais été très populaire en Israël, mais elle tient compte du
fait que l'objectif affiché de cette guerre, à savoir briser la colonne vertébrale
militaire du Hezbollah, n'a pas pu être atteint.
Dans la région volatile et imprévisible
que constitue le Moyen-Orient, Israël devra toujours entretenir, même en temps
de paix, une armée forte et réactive. Mais il devra désormais intégrer deux éléments
nouveaux dans sa doctrine de sécurité : le concept de légitimité internationale
et l'acceptation des bons offices de la communauté internationale dans la résolution
de ses conflits avec le monde arabe.
Traduit de l'anglais par Gilles Berton
* Shlomo
Ben Ami est l'ancien ministre des affaires étrangères d'Israël, vice-président
du Centre de Tolède pour la paix.
Le Monde
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