![]()
7
janvier 2007
Etats-Unis- Syrie :
Vers un marché de dupes
Par Subhi Hadidi
Le rapport Baker sur l'Irak propose
à Damas de suivre des mesures très contraignantes en échange de son soutien à
la récupération du Golan, occupé par Israel depuis
1967. Sans engagement aucun ni réelle conviction.
Dans leur rapport sur l’Irak, qui
incite l’administration Bush à engager un dialogue avec Damas, James Baker et
Lee Hamilton ont prévu la recommandation numéro 15. Celle-ci somme le régime
syrien d’appliquer les huit points suivants: l’engagement total à suivre la
résolution 1701, adoptée le 6 août 2006 par le Conseil de sécurité de l’Onu,
qui vise à assurer le cadre adéquat pour que le Liban recouvre sa souveraineté
sur l’ensemble de son territoire. La Syrie doit coopérer totalement dans toutes
les enquêtes sur les assassinats politiques survenus au Liban, notamment ceux
de Rafic Hariri et de Pierre Gemayel. Elle doit effectivement cesser son aide
au Hezbollah, et interdire à ce mouvement l’utilisation de son territoire pour
acheminer les armes et aides iraniennes. Cette mesure contribuerait
considérablement à régler le problème d’Israël avec le Hezbollah. La Syrie
devrait aussi utiliser son influence auprès du Hamas et du Hezbollah pour aider
à libérer les soldats israéliens capturés par eux. Damas, poursuit le rapport,
doit mettre fin à ses tentatives pour évincer le gouvernement libanais élu
démocratiquement. Et contribuer à l’arrêt effectif des livraisons d’armes, à
travers son territoire, à destination du Hamas ou d’autres groupes palestiniens
radicaux. De même, la Syrie devrait tenter d’amener le Hamas à reconnaître le
droit d’Israël à l’existence. Dernier point de la recommandation 15: elle doit
fournir davantage d’efforts pour fermer sa frontière avec l’Irak.
A la lecture de ces points, on ne peut
que se demander quelle marge de manœuvre, ou cartes à jouer sur le plan régional,
il resterait au régime syrien s’il se soumettait à toutes ces conditions. Si
Damas les acceptait, totalement ou partiellement, qu’est-ce qui la
distinguerait des autres régimes arabes, ceux qui avouent publiquement leur
inféodation à Washington et que les médias aux ordres du régime ne cessent de
dénoncer? Le président Bachar al-Assad
n’avait-il pas traité les dirigeants arabes pro américains (Egypte, Jordanie et
Arabie Saoudite) de « semi-hommes»? La Syrie n’est
pas une « organisation de bienfaisancequi donne à
Washington sans rien recevoir en retour», avait affirmé le président syrien. En
tout état de cause, quelle serait la contrepartie que les Etats-Unis
concéderaient à la Syrie si elle jouait le jeu?
La recommandation numéro 16 du rapport
Baker-Lee Hamilton répond textuellement: « En
contrepartie de ces actes, et dans le cadre d’un accord de paix totale et sûre,
les Israéliens doivent restituer le Golan [territoire syrien occupé par Israël
depuis juin 1967 et ultérieurement annexé] , avec une garantie américaine
accordée à Israël qui pourrait revêtir la forme d’un déploiement de forces
internationales comprenant des contingents américains le long des frontières si
les deux parties le réclament.» En réalité, cette recommandation n’apporte rien
de nouveau: elle ne comprend aucun engament américain précis et aucune garantie
sérieuse sur la détermination américaine à contraindre Israël à restituer le
Golan à la Syrie, en échange d’un traité de paix en bonne et due forme. Et pour
cause: des considérations stratégiques, militaires, géopolitiques et
économiques rendent le retrait israélien de ce territoire, ou d’une partie de
ce territoire, complètement différent de ce qui a pu se faire par le passé. A
tel point que certains considèrent la chose quasi impossible!
Si l’unique incitation que propose le
rapport Baker-Lee Hamilton à la Syrie est totalement
irréalisable, pourquoi Damas accepterait-elle de répondre favorablement aux
injonctions américaines contenues dans la recommandation numéro 15? Les dix
sages qui composent le Groupe d’études sur l’Irak (ISG en anglais) coprésidé
par James Baker et Lee Hamilton (notamment Lawrence Eagleburger,
le secrétaire d’Etat sous Bush père et grand connaisseur des problèmes du
Moyen-Orient) savent d’avance que la «récompense» offerte au régime syrien sera
rejetée par Israël, qui refusera tout retrait du Golan.
Pour quelle raison, alors, l’ont-ils
formulée? Par courtoisie? Certainement pas. A bien examiner les choses, il ne
fait pas de doute que le dialogue futile avec Damas, recommandé par les dix
sages, n’est qu’un alibi pour solliciter un autre dialogue, indispensable
celui-là, avec Téhéran. L’Iran, et l’Iran seul, détient
en effet entre ses mains des clés pour résoudre les problèmes confessionnels,
politiques, sécuritaires et militaires qui tourmentent l’Irak. Damas ne
détient, en revanche, qu’une seule clé: le contrôle de la frontière irako-syrienne. La preuve? Sur les huit points concernant
la Syrie et l’Irak, le rapport n’exige de la première que le contrôle de sa frontière
avec l’Irak, alors que les sept premiers points touchent directement des
questions relatives au Liban, au Hezbollah, au Hamas et à Israël.
L’ISG semble reconnaître que le régime
syrien n’exerce pas une grande influence sur la scène irakienne ou sur les
forces irakiennes agissantes (sunnites, chiites, kurdes, résistance, groupes
terroristes). Cela explique sans doute pourquoi la coopération recommandée avec
Damas ne concerne qu’indirectement l’Irak. Elle se rapporte surtout aux
questions qui servent directement la sécurité d’Israël, comme la stabilité
politique du Liban, le contrôle et l’affaiblissement du Hezbollah et du Hamas.
Vu sous cet angle, il apparaît
étonnant de voir certains porte-parole syriens s’empresser d’applaudir la
recommandation 15 de l’ISG. A moins qu’il ne s’agisse
que d’une naïveté feinte à travers laquelle Damas chercherait à montrer sa
bonne foi et sa disponibilité. Si ce n’était pas le cas, faut-il y voir un
fléchissement de la position du régime, qui serait désormais disposé à
appliquer une partie ou la totalité de ces conditions? Mais comment le
ferait-il sans causer le plus grand tort au Hezbollah et au Hamas? Sans se
retirer davantage de la scène sécuritaire et politique au Liban et, surtout,
sans trahir son pacte avec l’Iran?
Tout cela montre à quel point les
sages de l’ISG ont rédigé leur rapport sur des
hypothèses plus qu’étranges. Ils supposent que le régime syrien exerce une
influence telle sur le Hezbollah et le Hamas qu’il est en mesure de les
«persuader» de libérer les soldats israéliens qu’ils détiennent, de reconnaître
le droit d’Israël à l’existence, et de faire des concessions majeures au Liban
et en Palestine. Quel drôle de génie a donc réussi à convaincre ces sages que
le Hezbollah et le Hamas ne sont que des marionnettes entre les mains de Damas?
Qu’il suffirait que le régime syrien le leur demande pour qu’ils appliquent ses
ordres à l’aveuglette, pour le bien de Washington et de Tel-Aviv?
Il est vrai que Damas a les moyens de
bloquer le passage des armes iraniennes vers le Hezbollah libanais en fermant
ses frontières. Lors de leur rencontre avec le président syrien, Miguel A. Moratinos, le ministre espagnol des Affaires étrangères, et
Romano Prodi, le premier ministre italien, ont déjà entendu des promesses dans
ce sens. Cependant, force est de constater que cette carte perd progressivement
de sa valeur, dans la mesure où les options militaires du Hezbollah semblent se
rétrécir. De plus, toute décision syrienne de fermer les voies de passage des
armes iraniennes destinées au Hezbollah équivaudrait à une rupture franche avec
Téhéran, qui pourrait se retourner contre Damas et ses intérêts au Liban.
Le régime syrien a, certes, pu se
présenter comme le défenseur de la cause du Hamas, notamment à travers
l’hospitalité qu’il a accordée à certains de ses dirigeants. Mais ce mouvement
a amplement démontré par son implantation populaire islamique et, parfois, son
populisme, ainsi que par ses liens avec l’Iran et certaines monarchies du
Golfe, qu’il dispose, en plus de l’installation de quelques-uns de ses
dirigeants à Damas, d’autres atouts pour sa liberté
d’action.
Si Washington décidait d’engager un
dialogue avec Damas et Téhéran, il n’y a fort à parier que ce sont les peuples
syrien et iranien qui en feraient les frais en premier lieu. Suivis par les
peuples libanais, palestinien et irakien. Du déjà-vu, hélas.