![]()
12
Août 2006
Ces amis qui poussent Israël vers
l'abîme
Tahar Ben Jelloun
Peut-être que la menace la plus sérieuse
qui pèse sur Israël est la paix, même une paix juste et durable, une paix faite
de reconnaissance mutuelle entre deux Etats devant vivre côte à côte, une paix
qui serait l'acceptation du réel, pas du fantasme, pas des mythes. Or le réel
est complexe, il est difficilement contrôlable totalement, il refuse surtout de
se plier aux désirs de domination voire d'humiliation, il est accaparé pour le
moment par des fureurs impatientes, cruelles et extrêmes. C'est une réalité marquée
par le tragique, par la haine, par le racisme et l'engrenage de la vengeance.
Il faut dire les choses froidement,
mais telles qu'elles sont, du moins telles qu'elles sont vécues dans le monde
arabe : les Israéliens dans leur majorité n'ont aucune envie de vivre à côté des
Palestiniens parce que des blessures graves et des rancoeurs se sont accumulées,
parce que des malentendus historiques n'ont jamais été élucidés, parce que les
guerres n'ont épargné personne. Les Palestiniens, parce qu'ils ont subi une
occupation féroce et des destructions brutales, n'ont aucune envie de partager
le pain et de croire qu'ils vivront en paix avec un ennemi qui a érigé un mur
en béton, un mur de haine, et n'a eu de cesse de les persécuter et de les empêcher
d'exister dans le sens banal et vital du terme.
Exister, c'est disposer d'un Etat avec
des frontières continues et sûres, c'est pouvoir aller à l'école puis à l'université,
c'est faire des projets d'avenir, c'est avoir un passeport, c'est voyager,
avoir une police, une armée, c'est construire des routes, des hôpitaux, des
parcs, des crèches, des maisons sans penser qu'un jour elles seraient anéanties
par des bulldozers s'acharnant sur leurs habitants parce que soupçonnés d'avoir
parmi eux des résistants à l'occupation...
Exister, pour Israël, c'est avoir des
frontières sûres et reconnues, avoir des garanties pour la sécurité de ses
citoyens, c'est ne plus voir des kamikazes se faire exploser dans un restaurant
ou dans un bus, tuant des innocents, c'est ne plus craindre de recevoir des
roquettes tirées de l'autre côté de la frontière, c'est régler une fois pour
toutes cette question de voisinage en restituant les territoires occupés en échange
de la paix, en libérant les prisonniers, en faisant un grand effort pour
renoncer à la légende du Grand Israël, c'est cesser de faire porter aux peuples
arabes le crime contre l'humanité qu'a été l'Holocauste, perpétré au nom d'une
idéologie européenne, faut-il le rappeler, c'est enfin accepter de devenir un
Etat dont la normalité n'est pas une infirmité.
Ce qui se passe depuis trois semaines
au Liban et aussi à Gaza n'est pas une guerre, c'est tout simplement une grave
erreur politique et militaire. On ne massacre pas des innocents parce qu'on les
soupçonne de protéger des éléments du Hezbollah. On ne refuse pas le cessez- le-
feu et la négociation sous l'égide d'une instance neutre, les Nations unies.
Cette intransigeance fait qu'Israël
tombe dans le piège du président iranien Mahmoud Ahmadinejad
qui voudrait le voir disparaître. Cette folie a hélas rencontré un écho
assourdissant chez des populations prêtes à en découdre avec le sionisme. Le
discours de cet Iranien n'a pas l'air d'une bavure.
La politique d'occupation israélienne
a fait naître et développer un antisémitisme dans une partie non négligeable
des populations arabes. Il faut le dire et rappeler aux dirigeants des pays
arabes que le racisme n'a jamais fait reculer l'injustice, que le problème israélo-palestinien
est un problème colonial et non une question religieuse opposant juifs et
musulmans. Le monde arabe devrait lutter contre tous les racismes s'il veut être
crédible et être entendu. Juifs et musulmans ont vécu dans une belle symbiose
sociale et culturelle, au Maroc notamment, comme l'a si bien décrit l'historien
Haïm Zafrani.
Israël tombe aussi, mais consentant,
dans l'engrenage de la politique désastreuse de G. W. Bush. On sait que de tout
temps, l'Amérique a été le soutien indéfectible de l'Etat d'Israël, mais il
faut parfois choisir ses amis. Or Bush ne peut pas faire du bien pour cette région.
Il n'a, contrairement à Jimmy Carter et Bill Clinton, aucun désir de voir se
concrétiser un projet de paix. Bush est hanté par la haine du monde arabo-musulman parce qu'il est incapable de le comprendre
et encore moins de le respecter. Il faudra qu'un jour la justice se penche sur
les crimes commis au nom de la politique de ce président ; son arrogance et son
fanatisme ont fait des centaines de milliers de victimes en Irak et,
aujourd'hui, par son appui systématique à la politique de Sharon et à présent
de son successeur, il est aussi responsable des centaines de civils morts sous
des bombes qu'il a fait acheminer vers Israël.
En ce sens, il est temps d'arrêter les
massacres. Il est temps de donner congé à la mort qui cueille dans leur sommeil
des familles qui n'ont rien fait ni contre les Israéliens ni contre les
Palestiniens. Il est temps de sauver Israël de lui-même, de ses amis qui le
poussent vers l'abîme. S'il poursuit son aventure avec la même hargne et les mêmes
erreurs, une chose est sûre : jamais il ne connaîtra la paix, celle que réclament
une majorité de ses citoyens, celle défendue courageusement par une minorité d'intellectuels
juifs dans le monde, celle dont a besoin la Palestine pour renaître et exister.
Or, pour sauver Israël, il faut qu'il
accepte de devenir un Etat comme les autres, vivant enfin dans une normalité faite
de quotidienneté et même de banalité, ce qui est peut-être la base des choses
essentielles, les choses de la vie. C'est cette même normalité que réclame la
Palestine. L'extrémisme qui est au pouvoir aujourd'hui n'a été possible que
parce que la politique israélienne a fermé les portes,
toutes les portes à la coexistence.
Avec une vraie paix, cet extrémisme s'éteindra
de lui-même quand il n'aura plus de raison d'être.
Tahar Ben Jelloun,
écrivain franco-marocain.
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-801899,0.html