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20
octobre 2006
La Tunisie en guerre contre le
voile islamique
THIERRY
OBERLÉ
HABIB BOURGUIBA avait à la fin des années
1950 brisé un tabou en buvant en public un jus de fruit pendant le mois de
ramadan. Le président réformiste tunisien incitait les policiers et les
militaires à l'imiter. Une attitude aujourd'hui impensable pour un chef d'État
du monde arabo-musulman. Son successeur Zine el-Abidine Ben Ali assiste
aux cérémonies religieuses du carême mais reste ferme sur les principes. « La
Tunisie de par son attachement à la sublime religion qui se fonde sur la modération,
l'ouverture et la tolérance » doit à propos du voile « distinguer l'inspiration
sectaire importée de l'extérieur ».
La déclaration a donné le coup d'envoi
d'une campagne contre le port du hidjab. Plusieurs dirigeants de haut rang sont
intervenus tour à tour pour relayer le message présidentiel lors des causeries
du ramadan. Ils ont mis en garde la population contre le « danger » que représentent
les habitudes vestimentaires « vecteurs d'obscurantisme ». Le ministre de l'Intérieur
Rafik Belhaj Kacem a qualifié le voile de « signe distinctif d'une
frange dure et renfermée sur elle-même ». Il y voit « le symbole d'une
appartenance politique qui se cache derrière la religion et qui cherche à faire
revenir la réalité de la société aux ères très anciennes ». Quant au secrétaire
du tout-puissant Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), il a appelé
à la mobilisation générale. Autoriser le port du voile serait, selon lui, une «
véritable régression ».
L'interdiction qui remonte à une quinzaine
d'années a coïncidé avec la mise hors la loi du parti islamiste Ennahda, dont des milliers de militants furent
embastillés. Proche des Frères musulmans, le mouvement n'a pas recouvré d'existence
légale, certains de ses membres n'ont été libérés qu'au printemps dernier, et
son chef Rachid Gannouchi vit toujours en exil en
Grande-Bretagne.
« Atteintes à la vie privée »
Les autorités réactivent la « circulaire
108 » pour faire face à un retour en force du port du voile et des vêtements
dits islamiques, particulièrement perceptible à Tunis et dans le sud du pays. Si
de nombreuses femmes continuent à déambuler tranquillement en robe légère et la
tête nue dans les ruelles de la médina de la capitale, une forte minorité a opté
pour une étoffe cachant les cheveux et le cou. Le phénomène touche beaucoup de
jeunes femmes inscrites dans les facultés. « Cela commence à prendre une tournure
inquiétante. Le religieux envahit la vie quotidienne » se plaint une féministe.
La prohibition concerne les
administrations, les écoles et les universités mais aussi les espaces publics. Des
témoins, cités par l'AFP, évoquent des interventions de policiers notamment à Sfax
« enlevant des voiles à l'arraché en pleine rue ». Des opposants dénoncent
cette « atteinte à la vie privée » contraire, d'après eux, à la Constitution. Ils
se réfèrent à un article assurant la liberté de conscience. Des voyageurs algériens
portant le kami, la horka blanche, l'habit islamique
porté dans les pays du Golfe, et des barbes à l'afghane - une dégaine admise
dans l'Algérie de la réconciliation nationale - auraient été refoulés à la
frontière algéro-tunisienne.
Le tour de vis choque peu la majorité les
Tunisiennes. Il a en revanche le don de mettre en émoi une partie du monde
arabe. L'indignation est relayée par les grandes chaînes de télévision
satellitaires et par les forums de discussion sur Internet.
Le débat porte également comme au Maroc sur
l'impact grandissant des fatwas des prédicateurs cathodiques tel Qaradawi, alors que Tunis abrite une école de pensée
religieuse moderne dans les murs de la Zitouna, la
plus ancienne université islamique de la civilisation arabo-musulmane.
Le Figaro