21 Juillet 2006

 

 

 

 

 

Et les mères dans tout ça?

Véronique Ruggirello (à Beyrouth)

 

J'observais hier une vielle dame voilée assise en tailleur dans une salle de classe d'une école publique transformée en dortoir. Elle devait avoir une soixantaine d'année. Au centre de la salle, une bassine bleue et des bouteilles d'eau pour prendre la douche. Les autres membres de la famille regardaient la télé. Elle semblait prier. Ou être ailleurs. "Elle a perdu la raison" me disait la jeune fille, une volontaire libanaise comme tant d'autres. Nayla, une amie de l'AFP me racontait son interview avec une famille débarquée dans un jardin public avec deux sacs plastique en guise de bagages. La dame se demandait si ses enfants étaient encore vivants ou ensevelis sous les décombres de sa maison. Peut-être avez-vous lu l'histoire. Hier Ibrahim, qui travaille avec nous racontaire l'histoire de son ami dont les 7 enfants ont été tués. Comme ça. Un obus, un engin, il ne sait pas. Sa maison s'est effondrée. Ses enfants étaient dedans. Des rires de joies et des gaffes des enfants, il n'y en a plus dans la capitale mi-arabe, mi-européenne. Et des histoires de morts, de corps déchiquetés, de familles déchirées, des cris de douleurs, des regards sans existence, il y en a de plus en plus. Nous qui avions l'habitude de railler les Libanais pour leur conduite chaotique, nous regrettons le bruit des klaxons et des musiques arabes qui s'échappaient des fenêtres. Le son des oiseaux à la tombée de la nuit devient suspect, tellement le bruit assourdissant des avions puis des explosions sont devenus familiers.

 

Mais le plus insoutenable est le regard d'un homme du sud qui travaillait sa terre, penché aujourd'hui à la fenêtre d'une école où s'entasse sa famille, regardant le bateau de "français" s'éloigner au large des côtes libanaises. Car c'est de cela qu'il s'agit: la valeur de la vie dépend de la couleur du passeport. Et des amis libanais me demandent angoisés: tu pars? Non, je suis encore là. Non pas par heroisme cynique mais parce que la couleur de mon passeport me ramène à mon histoire: celle d'un pays où le mot "fraternité" doit enfin trouver son sens et pas un sens unique. Alors m'est venue cette reflexion sur les mères. Une mère de l'autre côté de la frontière se sent-elle concernée par celle qui ne sait pas où sont ses enfants? Si elle fait parti des 76% des citoyens israéliens qui "approuvent" l'action du gouvernement, sait-elle que l'histoire se répète inlassablement pour ses propres enfants et ceux des autres? Sait-elle aussi que la "frappe chirurgicale" entraine 300 morts et l'afflux de milliers de réfugiés? Sait-elle aussi que les transports dits "suspects" jusqu'à aujourd'hui sont des transports d'aliments et de médicaments? J'ai pensé naîvement que oui, elle savait. Puis je me suis ravisée. Non elle ne peut pas savoir, elle fait parti des grandes puissances, donc des "forts". Et j'aimerai savoir comment cette mère de l'autre côté de la frontière aimerait que les autres agissent si elle devait, un jour, faire parti des "faibles"?

 

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