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15
Juillet 2006
EN DENTS DE SCIE
Conte de la folie ordinaire
L'article de Ziyad MAKHOUL
Vingt-huitième semaine de 2006.
La bonne, d’abord, ou la mauvaise
nouvelle ?
Il y en a tellement peu, de bonnes, qu’il
vaut mieux les écrire/lire avant les mauvaises – comme cela, en cas de malheur,
si l’on crève avant d’avoir fini d’écrire/lire, ce sera au moins sur quelque
chose de plutôt réjouissant, de moins glauque.
La bonne, donc.
Israël a justifié son offensive
psychopathe contre le Liban par son besoin d’en finir ad vitam avec le
Hezbollah et ses armes, et il est rare de voir l’État hébreu reléguer le sort
de ses soldats au troisième plan. Véritablement désireux d’imposer un radical
new deal dans la région, l’Iran et la Syrie lui ont ainsi offert, grâce au rapt
exécuté par le Hezb, une occasion en or. Ehud Olmert et ses hommes, comme la misère sur le peuple, se
sont jetés sur l’aubaine, avec, derrière la tête, l’autre fantasme de tout
gouvernement israélien : empêcher son seul rival en matière de tourisme, d’intellect,
de démocratie, d’investissements, de prospérité, d’attraction, etc. de
ressusciter, de lever sa tête, de muscler ses jambes, et de s’envoler. Si
beaucoup d’Israéliens souhaitent sérieusement la paix avec le Liban et l’ouverture
des frontières, l’État hébreu (comme le régime des Assad,
et sans doute aussi, soutiennent d’aucuns, l’actuel pouvoir iranien) n’est
rassuré que lorsque le Liban se débat dans les ruines, les guerres civiles, la
crasse ; l’État hébreu n’a jamais été aussi tranquille que lorsque le Liban se
métastasait dans cette tutelle syrienne qu’il a toujours encouragée. L’occasion
de jeter de nouveau ce voisin au réveil bien encombrant dans de très moyenâgeux
cloaques était un rêve, que l’opération du 12 juillet a rendu possible. La
guerre d’Israël contre la formation de Hassan Nasrallah
s’est ainsi, à peine déclarée, transformée en volonté délibérée de détruire
tout un pays. Ce faisant, Olmert et ses hommes ont
permis quelque chose d’urgent, de beau : la nouvelle et quasi-indiscutable
unanimité des Libanais contre le gouvernement israélien et sa politique. C’est
précieux, en attendant que le déclic se fasse dans l’autre sens, que les
Libanais dans leur quasi-totalité comprennent que le régime au pouvoir en Syrie
n’est pas, non plus, leur ami.
La mauvaise, maintenant.
En allant provoquer Israël sur son
territoire, en violant la ligne bleue sans demander l’aval et même l’avis du
gouvernement, et, surtout, en prenant le total contre-pied de l’État libanais
qui a appelé mille et une fois à un cessez-le-feu ; c’est-à-dire en déclarant,
sans aucun état d’âme, une guerre ouverte contre une ultrapuissance
militaire, Hassan Nasrallah contribue pleinement,
encourage certainement et légitime finalement le plongeon du Liban dans sa préhistoire
– une protohistoire –, le suicide du wanna be Switzerland again, le clonage de Gaza. Mais les Libanais, du maronite kesrouanais patron d’un petit restaurant de poissons en
bord de mer aujourd’hui déserté au chiite revenu d’Afrique et qui a construit
une superbe villa en plein Sud et qui la voit aujourd’hui en ruines, en passant
par le sunnite beyrouthin ou le druze de la montagne et leurs commerces, ces
Libanais, tous ces Libanais ne sont pas des Palestiniens. Ces Libanais n’ont
pas de vocation au martyre, ni le culte du sang, celui des haut-parleurs
mobiles faisant la tournée des popotes ou celui de l’enivrante odeur de soufre,
ni la moindre envie de satisfaire les fantasmes syro-irano-israéliens,
ni de faire la guerre des autres pour les autres. Ces Libanais, qui ont prouvé qu’ils
étaient prêts à tous les sacrifices pour assurer la souveraineté, l’indépendance
et la libre décision de leur pays, aussi bien que la démocratie et la primauté de
l’État, du droit et de la vaillance des soldats de l’armée, tous ces Libanais
veulent, une fois cet objectif atteint, sanctifier le juste, le vrai et le beau.
Ce qui se fait aujourd’hui n’est ni juste ni vrai, et encore moins beau.
Il reste une troisième nouvelle.
Tiraillés, harassés, par la boucherie
d’Israël, l’aventurisme hyperinconscient de Hassan Nasrallah et les mains coupées du gouvernement Siniora (qui se doit de réagir avec une fermeté implacable
contre la guerre ouverte décidée, c’est inouï, par le seul patron du Hezb, mais qui ne sait pas comment le faire sans provoquer
un boucan communautaire d’enfer), les Libanais sont appelés aujourd’hui, s’ils
ne veulent pas se dissoudre dans ce mortel triangle, à se solidariser d’une façon
optimale avec quiconque d’entre eux qui sera soumis aux fureurs israéliennes,
mais aussi avec ce gouvernement qui n’a pas su, malgré sa bravoure et sa ténacité,
éviter le double piège qui lui a été pourtant si grossièrement tendu. Aujourd’hui,
il n’y a que cela qui compte, et si les Libanais triomphent de cette épreuve
dont ils se seraient volontiers passés, ce sera une autre très heureuse
nouvelle.
Parce que tôt ou tard, encore une
fois, sonnera l’heure fatidique des explications, et, surtout, celle de rendre
des comptes. Nul, encore une fois, n’y échappera.
L’Orient Le Jour
http://www.lorientlejour.com/page.aspx?page=article&id=317807